Ces derniers jours, la rédaction de Syndicats Magazine a suivi les blocus et manifestations étudiantes de part et d’autre de la frontière. En Belgique – à Liège et à Bruxelles – mais aussi à Lille, en France. Sur place, nous avons rencontré une jeunesse bien différente de celle que certains discours voudraient dépeindre. Une jeunesse consciente et déterminée, qui porte un regard éclairé sur la situation politique ambiante.
En ce début octobre, Liège l’ardente a été au cœur de l’actualité. En cause, les mobilisations des jeunes. Fermetures d’écoles, blocages, manifestations et rassemblements ont mis sur le devant de la scène les préoccupations des élèves wallons, remontés contre les réformes de la ministre Glatigny. Oui, il y a eu des casseurs, personne ne le nie. Mais il y a aussi et surtout des jeunes qui portent des revendications légitimes. Nous donnons la parole à ces adolescents en lutte.
De l’amiante dans les classes
La mobilisation est pacifiste, mais animée. Ce pacifisme, ici, on le revendique. On scande des slogans au mégaphone. On diffuse de la musique, on discute. De quoi parle-t-on ici, aux portes des écoles liégeoises? Du minerval à 1200 euros, de l’augmentation des tarifs de bus, des profs sous tension, des classes de 35 élèves, des infrastructures vétustes… Autant d’éléments qui indignent, et alimentent la colère.
Liah, élève dans une école liégeoise, décrit la situation, avec beaucoup d’empathie envers le corps enseignant. « Certains profs doivent parfois faire 5-6-7 écoles pour avoir un temps plein et un salaire correct. Ma prof de math est à bout. Je l’ai vue pleurer. Il fait froid en hiver, chaud en été. On a de l’amiante dans les classes, des murs qui tombent, des classes où on n’a pas de rideaux, parfois on doit bouger les chaises d’une classe à l’autre pour en avoir assez pour tout le monde… »



Devant l’école, une énorme bâche colorée avec le slogan « Jeunesse en lutte ». Sur les murs, des mots et des pancartes. Partout, des élèves conscientisés, en colère et déterminés. « On est jeunes, mais on n’est pas cons. On sait de quoi on parle. Tout le monde ici pourrait expliquer pourquoi on est là. » nous cite Joshua. « Le suivi des cours devient difficile, on a plusieurs profs pour une même matière. Par exemple j’ai trois profs de math… » Il pense également au futur. « Le minerval qui augmente, par exemple, c’est une mesure élitiste qui permettra seulement aux plus riches de se payer une bonne formation. Tout le monde n’a pas les mêmes privilèges. »
Esprit critique
Dans les médias, dans certains discours politiques, on parle d’instrumentalisation des élèves par les partis de gauche. Ani, élève d’une autre école liégeoise, s’offusque:
« C’est terrible que des gens pensent qu’on est instrumentalisés. À l’école, une des choses qu’on apprend, c’est à avoir un esprit critique. Penser, réfléchir, remettre en question. Le mouvement en cours est le résultat de tout cela. On lutte contre des réformes que l’on trouve inacceptables. Ce n’est pas correct, donc on se positionne. »
— Ani, Elève à Liège
Dans la cour de l’école d’Ani, des messages sont écrits sur les murs. « À bas la méritocratie ». « Tous ensemble ». Des mots qui ne sont pas vains. Des profs se sont joints au mouvement. « Je me suis mise en grève pour soutenir les élèves », dit l’une d’elle.
« On ne peut pas voter, mais on subit »
Pouvoir s’exprimer, être écoutée. C’est ce que demande la jeunesse. C’est ce que demande Zora : « Le gouvernement prend des décisions sans rien nous demander. On en subit les conséquences en classe. On est obligés de se révolter, parce qu’on ne peut pas voter. C’est la seule manière de se faire entendre. » Ce droit de vote, il est régulièrement cité: « Nous les jeunes, on ne vote pas, mais on doit subir toutes les erreurs des grands qui sont normalement là pour nous protéger », évoque Liah.





« Je ne comprends pas pourquoi on fait des économies sur la culture ou l’enseignement », poursuit Zora. « Pourquoi l’augmentation des budgets pour la guerre devrait empiéter sur des choses plus importantes, comme l’éducation? »
La répression policière est également largement pointée du doigt par cette jeunesse en lutte. « Ce matin, on était en train de faire un blocus devant l’école. Les policiers sont arrivés, ils ont commencé à fouiller des sacs, à colsonner et emmener des gens au poste. Je trouve ça inacceptable de menotter des étudiants qui n’ont rien fait de mal. » Les jeunes décrivent des pressions pour intimider et faire taire la jeunesse. « Oui, ça peut fragiliser le mouvement, mais on ne s’arrêtera pas tant qu’il n’y aura pas de changement. »
Les jeunes FGTB aux côtés des élèves et des étudiants
« Il s’agit surtout d’un soutien matériel, humain et juridique ». Partout à Bruxelles et en Wallonie, les Jeunes FGTB accompagnent les élèves et les étudiants mobilisés.
Depuis deux semaines, à Liège, Lison, des Jeunes FGTB, se rend chaque matin sur les piquets pour discuter avec les jeunes et identifier leurs besoins. Elle leur apporte du café, prête des mégaphones, des baffles… « C’est un rôle de soutien. Les jeunes ont leur libre arbitre : c’est infantilisant de dire qu’on les manipule », explique-t-elle. Les questions et les besoins sont nombreux et viennent de plusieurs établissements. Au moment où lui parlons, Lison prépare une grande assemblée avec la Ligue des droits humains et d’autres organisations. L’objectif : informer les jeunes sur leurs droits face à la police, les gestes à adopter pour prendre soin les uns des autres en manifestation, ou encore les questions liées à l’absentéisme scolaire. Bref, leur donner les outils pour organiser une action dans leur école et participer aux mobilisations en toute sécurité.
À Bruxelles, c’est Valentin qui prend la parole au nom des Jeunes FGTB. Selon lui, la hausse du minerval a lancé le mouvement étudiant en février. Aujourd’hui, celui-ci prend un nouvel élan avec la mobilisation des élèves. À l’ULB, les Jeunes FGTB et l’USE (Union syndicale étudiante) organisent chaque jour des piquets. L’objectif : informer, sensibiliser, mais surtout aider les jeunes à s’organiser sur le campus. Assemblées générales, groupes de travail… Les revendications contre la hausse du minerval, les attaques contre les services publics et le déséquilibre entre les budgets consacrés à la guerre et ceux alloués à l’éducation trouvent un écho auprès d’un nombre croissant de jeunes. « C’est très dynamique, ça évolue tous les jours. Aujourd’hui, on a appelé à la mobilisation au sein du plus grand auditoire de l’ULB et on a été acclamés. »
Une jeunesse sans frontières
Le mouvement a démarré voici des mois en Belgique, mais la colère des jeunes est partout. Nous nous sommes rendus à Lille, à la manif en soutien aux lycéens, pour prendre la température. Ce mardi 6 octobre, la place Déliot se remplit lorsque nous arrivons. Les lycéens sont là, nombreux, soutenus par de nombreux adultes. Ils discutent en petits groupes, terminent leurs pancartes, retrouvent leurs camarades. L’ambiance est joyeuse, bruyante, parfois franchement irrévérencieuse. Jeune, tout simplement.
Punk, même. DIY. Pancartes en carton découpées dans des boîtes à pizza, messages écrits au marqueur, parfois soigneusement coloriés, parfois griffonnés à la hâte. Banderoles en draps déchirés. Les mots sont tantôt drôles, tantôt provocateurs, toujours politiques. Les messages antifascistes sont nombreux. Tout comme les dénonciations des violences policières. Sur toutes les lèvres, le fait marquant de la veille: un adolescent a perdu une main suite à un jet de grenade… Quelques jours avant: un autre a été éborgné, et un troisième a eu les dents cassées.




Brassards blancs
Les syndicats français sont présents, tout comme la société civile, mais ne s’approprient pas l’événement. La CGT invite les lycéens à prendre la tête du cortège, tandis que les adultes présents – profs, parents, syndicalistes, sympathisants – reçoivent, s’ils le souhaitent, un brassard blanc. Ce signe discret permet de reconnaître celles et ceux qui se proposent d’entourer les plus jeunes, de les accompagner et de veiller sur eux.
Une attention qui a toute sa raison d’être, dans le climat actuel. Dans la foule, des ados sourient à celles et ceux qui portent ce bout de tissu noué à la manche. Car depuis plusieurs jours, les images d’affrontements, d’émeutes, de casse et de riposte policière musclée circulent abondamment sur les réseaux. Les blessés sont nombreux, et les récits médiatiques alimentent une inquiétude bien réelle parmi les manifestants. La question des méthodes employées par les forces de l’ordre est devenue indissociable des revendications scolaires.
Mais la place prise par ces images dans le débat public tend aussi à reléguer au second plan les raisons pour lesquelles les jeunes sont descendus dans la rue. À Lille, tout comme à Liège, il suffit pourtant de prendre le temps de les écouter.
Des écoles qui tombent en morceaux
Lalie est étudiante, elle a à peine quelques années de plus que les « petits » qu’elle est venue soutenir. Sa pancarte dit « Nik les fachos ». Mais au-delà de son très clair message politique, la jeune femme décrit une réalité très concrète, celle d’établissements scolaires qui peinent à remplir leur mission. « Il y a des murs qui sont cassés, des dégâts des eaux, des élèves qui vont en cours dans des classes qui ne sont pas du tout adaptées. » Pour elle, la solidarité avec les lycéens est une évidence, d’autant que tous ne bénéficient pas des mêmes conditions d’enseignement. « Si nous, on a eu la chance d’avoir des bons lycées, ce n’est pas le cas de tout le monde. »
Vétusté des établissements, classes surchargées, manque de personnel… Sur les pancartes comme dans les conversations, ces questions reviennent avec insistance. Nous rencontrons des membres de l’équipe éducative d’un lycée local. Le soutien aux élèves est sans ambiguïté. Lorsque nous approchons avec notre micro et notre caméra, nos interlocuteurs tiennent à une chose : que leur communiqué soit repris avec précision. Ils ont choisi leurs mots et ne souhaitent pas les voir déformés. Ils dénoncent la manière dont les revendications des jeunes sont éclipsées par les images d’affrontements et les discours sécuritaires. « Nous déplorons que le gouvernement, soutenu par les médias dominants, fasse passer au second plan les revendications légitimes des élèves en présentant ce mouvement comme un grave trouble à l’ordre public. » Et d’ajouter: :
« Les dégradations ne sauraient justifier la violence dont ont fait preuve les forces de l’ordre. Leur rôle est de garantir la sécurité des mineurs. »
— Membres de l’équipe éducative d’un lycée lillois
Cette volonté de maîtriser la parole, nous la retrouvons chez de nombreux manifestants. Certains adolescents préfèrent ne pas donner leur nom, d’autres se cachent à raison derrière leur pancarte ou un masque. Ils savent que les images circulent vite et que participer à une manifestation peut avoir des conséquences. Leur prudence contraste tristement avec l’insouciance présumée de leur âge.
Ceux qui enseigneront demain
Dans le cortège, l’on croise deux étudiants en master, qui se destinent à l’enseignement. Ils sont là en soutien. Pour eux, la mobilisation en cours rejoint directement leurs propres préoccupations. « C’est la convergence de toutes les luttes« , lance l’un d’eux. Ils nous expliquent le manque de professeurs, les conditions d’études et d’accès à celles-ci, mais aussi les réformes qui touchent leur futur métier. Ils y voient un risque de précarisation supplémentaire d’une profession déjà confrontée à d’importantes difficultés. L’un des deux étudiants pose une question simple : pourquoi les enseignants quittent-ils leur métier ? « Les salaires, les classes surchargées, la fatigue, les programmes trop lourds et la dégradation des conditions de travail découragent. Il faut travailler sur les causes de ces départs. »
La conversation glisse ensuite vers la répression. Le ton change. Les deux jeunes hommes parlent des blessures subies par des lycéens dans différentes villes françaises, des images qu’ils ont vues. L’un d’eux évoque l’avenir:
« Demain, je vais peut-être donner cours à un jeune qui a été éborgné. »
— Etudiant qui se destine à l’enseignement
Une colère qui déborde les murs des lycées
Un étudiant en architecture nous raconte les difficultés rencontrées dans son établissement, la charge de travail, les rapports compliqués avec l’administration et le sentiment que les réponses apportées aux problèmes étudiants restent largement insuffisantes. « On nous propose des solutions bullshit, pour nous contenter au début », estime-t-il. « Mais la précarité, elle nous touche, elle touche tout le monde. C’est un ras-le-bol collectif. », résume-t-il. « Et la fascisation, elle est partout! »
Suzie, étudiante en art, partage ce sentiment. Elle s’inquiète de la banalisation des discours d’extrême droite, qu’elle observe autour d’elle. « Avant, c’était la honte d’être facho et maintenant, c’est limite une fierté pour certains », regrette-t-elle.
« Les travailleurs et travailleuses soutiennent les lycéens »
Au milieu du rassemblement, une pancarte qui ne réclame rien. On peut y lire: « Les travailleurs et travailleuses soutiennent les lycéens », elle est portée par plusieurs personnes. Louise en fait partie. Elle travaille dans le secteur du logement social. Elle est venue avec un collègue et « pour soutenir les jeunes ». Ce qu’ils dénoncent, explique-t-elle, n’est pas si éloigné de ce qu’elle connaît dans son quotidien professionnel. « Toutes les revendications qu’ils portent, notamment sur l’état délabré des bâtiments, sur la non-adaptation des bâtiments à la crise climatique, sur le manque de moyens, en fait, c’est des revendications qu’on partage. Nous aussi, on a des conditions de travail qui sont dégueulasses et on n’accueille pas correctement les gens. »
Jeunesse vivante
Le cortège s’est poursuivi, accompagné de chants, de slogans qui coloraient les rues de Lille, jusqu’à la place de la République, où la manifestation s’est achevée relativement dans le calme. La présence policière est massive. Dans le cortège, nous avons vu des jeunes danser, chanter, discuter. Pour certains peut-être, c’était leur première manif. Les brassards blancs sont restés visibles, présents, utiles. Pas de « débordements » en vue, aujourd’hui, à Lille. Ce constat ne signifie évidemment pas que les incidents survenus ailleurs n’existent pas. On ne peut fermer les yeux sur la casse et les dégradations, les blessés et surtout la répression disproportionnée qui a mutilé plusieurs élèves depuis le début du mouvement.



Un mouvement qui s’étend
Ce que les jeunes dans la rue, en France ou en Belgique, nous apprennent, c’est qu’on ne fait pas face à une génération sans repères, manipulée ou incapable de formuler d’avis politique. Le manque de moyens, l’inquiétude pour l’avenir, le sentiment de ne pas être écoutés traversent les frontières avec une facilité que les gouvernements semblent parfois sous-estimer. Les réseaux sociaux jouent évidemment un rôle, et des appels à la lutte apparaissent également ailleurs en Europe. Il serait prématuré d’y voir un mouvement unifié, mais il est clair que des jeunes confrontés à des réalités nationales différentes comprennent l’importance d’une lutte commune.
Au monde syndical de réfléchir à la place qu’il accorde à cette jeunesse. Les ados d’aujourd’hui seront les travailleurs de demain, certes, mais ils sont déjà des citoyens et citoyennes à part entière, déjà concernés par les décisions budgétaires et politiques, déjà capables de défendre des droits et d’exprimer une conception de la société dans laquelle ils souhaitent vivre. A nous, adultes, de porter, symboliquement, le brassard blanc.
