Stress, surcharge, insécurité de l’emploi, harcèlement… Longtemps relégués au second plan, les risques psychosociaux s’imposent aujourd’hui comme l’un des défis majeurs de la santé au travail. Un phénomène massif, aux conséquences humaines et économiques considérables.
« Comment ça va? » On vous a peut-être posé cette question ce matin au travail, à la va-vite, entre deux réunions. Sans vraiment attendre de réponse. Pourtant, derrière ces quelques mots se cache un enjeu essentiel : la santé, et notamment la santé mentale. Cette année, l’OIT – l’Organisation internationale du Travail – se penche sur cet enjeu à l’occasion de la journée de la Santé et de la Sécurité au Travail.
Car le constat est alarmant. Chaque année, plus de 840 000 personnes meurent dans le monde en raison de risques psychosociaux liés au travail. Derrière ce chiffre, ce sont des réalités bien concrètes : des horaires excessifs, une pression constante, l’insécurité de l’emploi ou encore des situations de harcèlement. Ces facteurs, loin d’être anodins, sont principalement associés à des maladies cardiovasculaires et à des troubles mentaux, qui peuvent amener à la maladie, voire au suicide.

Quelques chiffres
Les 5 facteurs de risque selon l’OIT
- Le stress au travail (exigences élevées + faible autonomie)
- Le déséquilibre entre efforts considérables et faible reconnaissance
- La précarité de l’emploi: la crainte de perdre son emploi ou des conditions de travail précaires
- La durée excessive de travail: 35 pour cent des travailleurs dans le monde travaillent plus de 48 heures par semaine
- Le harcèlement au travail: quasiment un quart des travailleurs et travailleuses ont subi au moins une forme de violence ou de harcèlement au cours de leur carrière professionnelle
840 000 décès/an dans le monde
En raison de maladies cardiovasculaires (cardiopathies ischémiques et accidents vasculaires cérébraux), de troubles mentaux, de cas de suicides. L‘OIT évalue le « nombre d’années de vie perdues » à 45 millions.
Conséquences économiques: 1,37%de perte du PIB mondial. Les pertes les plus importantes ont lieu en Afrique et en Europe, liées à la baisse de productivité, aux coûts de soins et à la mortalité prématurée.
Impact sur la santé et l’économie

Un demi-million de malades en Belgique
La Belgique n’est pas en reste. En 2024, le nombre de travailleurs malades de longue durée a dépassé le demi-million, indique le Baromètre socio-économique de la FGTB. Soit une augmentation de 28% par rapport à 2018. Soulignons la hausse inquiétante de 94% des travailleuses et des travailleurs en burnout durant cette même période. En 2024, le burnout concernait près de 50 000 personnes en Belgique. En cause? Charge de travail, flexibilité accrue, précarité de l’emploi… Le travail de nuit et en horaires atypiques, notamment, a des conséquences désastreuses sur la santé au travail, le sommeil, l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle…
Plus que la charge physique: la pression qui brise
Nous avons recueilli le témoignage d’un travailleur. Jonathan est encore dans la trentaine. Ouvrier dans l’industrie du papier, il travaille à une heure de route de chez lui. Comme beaucoup, il enchaîne les horaires en équipes, tantôt tôt le matin — prise de poste à 5 heures —, tantôt tard le soir, avec des rythmes qui désorganisent le corps autant que la vie privée. Sur le terrain, il est seul pour faire tourner deux machines, tout en portant des charges lourdes toute la journée. Mais ce qui l’a conduit aujourd’hui au burn-out dépasse largement la pénibilité physique. « On reçoit des ordres, puis leur contraire. »
Dans un environnement où le management change constamment, souvent sans connaissance du métier, Jonathan décrit une pression permanente. Chaque moment d’arrêt est surveillé, interprété, sanctionné. « J’ai reçu un avertissement pour quelques minutes où j’étais à l’arrêt pendant une maintenance de machine. On est toujours observés par la hiérarchie, comme si elle cherchait à nous prendre en faute. » Il parle de micro-agressions répétées, de remarques, de contrôles, d’un climat d’intimidation où la confiance a disparu. « Même quand on fait bien le travail, ce n’est jamais suffisant. Honnêtement, on nous prend pour des cons alors que ça fait des années qu’on travaille dans ce secteur. » À cela s’ajoute un corps qui fatigue déjà : douleurs au dos, aux cervicales, sommeil perturbé. « Le stress est constant. » Aujourd’hui, Jonathan est à l’arrêt, et en contact avec son délégué. « Je ne me vois pas continuer dans ces conditions. » Chez ce travailleur, ce n’est pas un accident qui a fait basculer les choses, mais une accumulation, jour après jour, d’exigences floues, de pressions contradictoires et d’un travail devenu insoutenable.
Une question d’organisation, pas d’individu
« Et pendant que des experts – tant nationaux que mondiaux – ne font qu’alerter sur les risques psychosociaux et les décès liés à l’organisation du travail, l’Arizona ne fait qu’augmenter la pression sur les malades, sous-entendant qu’une bonne partie d’entre eux pourrait retourner travailler sans problème! On accuse les gens de tricher, alors qu’on ne fait rien pour prendre le problème à la source, c’est à dire au coeur de l’entreprise, de l’environnement de travail », indique Bert Engelaar, Président de la FGTB.
Le discours dominant voudrait par ailleurs que la santé mentale et les risques psychosociaux soit une question à gérer individuellement. Le « développement personnel » appelle chacun et chacune à la résilience, à la gestion de son stress. Pourtant, les risques psychosociaux trouvent leur origine dans l’organisation même du travail. L’environnement psychosocial, tel que défini par l’OIT, « regroupe l’ensemble des éléments qui structurent l’activité professionnelle » : la manière dont les tâches sont conçues, l’organisation et la gestion du travail, ainsi que les politiques et pratiques qui encadrent le quotidien des travailleurs et travailleuses. Lorsque ces éléments se dégradent, ils deviennent des risques à part entière, comparables aux expositions physiques, chimiques ou biologiques. Moins visibles que les accidents ou maladies professionnelles, ils n’en sont pas moins réels et largement répandus.
Prévention et dialogue
Autrement dit, améliorer la santé au travail, ce n’est pas demander aux travailleurs de s’accrocher et tenir le coup. C’est agir sur les conditions de travail, le poste, les tâches, l’environnement. Agir à la source, en transformant l’organisation du travail elle-même. Cela suppose d’intégrer pleinement les risques psychosociaux dans les politiques de sécurité et de santé au travail, au même titre que les autres risques professionnels.
Des solutions concrètes? Donner plus d’autonomie là où c’est possible. Clarifier les attentes pour éviter les tensions inutiles. Réduire les charges de travail excessives. Renforcer les collectifs et le soutien entre collègues. Garantir des espaces de dialogue où la parole peut circuler sans crainte. Autant de leviers concrets qui permettent de transformer le quotidien. Et bien sûr, renforcer le dialogue social.
Pour le mouvement syndical, l’enjeu est donc majeur. Il s’agit de faire reconnaître ces risques, d’en parler, mais aussi d’imposer des mesures de prévention concrètes. Car derrière les statistiques se cachent des situations d’épuisement, d’isolement et de perte de sens qui affectent profondément la dignité au travail. Parce que derrière les grandes statistiques, il y a des réalités individuelles. Et derrière ces réalités, il y a des marges de manœuvre. Le travail ne devrait pas rendre malade. Il peut, au contraire, être un facteur d’équilibre et de construction. À condition de s’en donner les moyens.
Et peut-être que tout commence par une question simple, mais sincère :
Et vous, comment ça va ?
