Droits syndicaux : un recul organisé

Droits syndicaux : un recul organisé

Chaque année, l’Indice CSI des droits dans le monde dresse un état des lieux en matière de libertés syndicales et droits des travailleurs et travailleuses, dans 169 pays. L’édition 2026, publiée à l’occasion de la Conférence internationale du Travail à Genève, confirme une tendance préoccupante : la situation continue de se dégrader dans de nombreuses régions du monde, y compris dans des démocraties réputées solides. Y compris chez nous.

« En Europe et sur le continent américain, les droits des travailleurs et des travailleuses subissent un recul alarmant. Les deux régions ont enregistré la pire note moyenne par pays depuis la première édition de l’Indice en 2014. De plus, l’influence grandissante de l’extrême droite menace les travailleurs et les syndicats. »

Confédération Syndicale Internationale

Pour la Confédération syndicale internationale (CSI), qui représente 191 millions de travailleurs à travers le monde, ce recul mondial traduit une fragilisation plus large des principes démocratiques, et surtout une attaque organisée, coordonnée, qu’elle décrit comme un « coup d’État des milliardaires contre la démocratie » : « Cette tendance est financée par les riches et mise en œuvre par des dirigeants autoritaires et d’extrême droite. Tandis que les profits s’amoncellent et que les impôts sur la fortune se font chimères, les niveaux de vie se dégradent. Les voix des travailleurs et des travailleuses – sur lesquels devrait reposer la démocratie – sont étouffées, et les richesses et le pouvoir se concentrent de plus en plus entre les mains d’une minorité qui sape la démocratie », indique la Confédération internationale.

En chiffres, en bref :

– Des atteintes au droit à la liberté d’expression et de réunion ont été signalées dans 50 % des pays – un niveau record et une hausse par rapport aux 45 % enregistrés en 2025.
– Dans 75 pays (50 % des pays de l’Indice), les autorités ont arrêté ou placé en détention des travailleurs et travailleuses.
– Les travailleurs ont subi des violences dans un pays sur trois. Un record.
– Le droit de grève a été violé dans 87 % des pays.
– Seuls trois pays ont « amélioré » leur classement. Et le Belgique n’y figure pas…
– L’indice désigne également les pays où les violations sont les plus graves. En 2026, l’Argentine, le Bélarus, l’Égypte, l’Équateur, l’Eswatini, le Myanmar, le Nigéria, le Panama, la Tunisie et la Türkiye figurent parmi les dix pires pays au monde pour les travailleurs et travailleuses.

Des indicateurs au rouge

Les chiffres sont parlants. La moitié des pays étudiés ont connu des violations du droit à la liberté d’expression et de réunion, un niveau jamais atteint depuis la création de l’indice. Les arrestations et détentions de travailleurs ou de représentants syndicaux ont également atteint un record : elles ont été recensées dans 75 pays.

Autre indicateur préoccupant : dans près d’un pays sur trois, des travailleurs et travailleuses ont subi des violences physiques liées à leur engagement syndical ou à leur participation à des mouvements sociaux. Des militants syndicaux ont même été tués en Angola, en Colombie, en Indonésie ou encore au Mexique.

Le droit de grève demeure l’un des droits les plus contestés. Selon l’indice, il a été violé dans 87% des pays examinés. Les atteintes prennent des formes diverses : répression policière, limitations légales, recours à des arbitrages obligatoires ou sanctions à l’encontre des grévistes.

La négociation collective n’est pas épargnée. Huit pays sur dix ont connu des restrictions dans ce domaine, tandis que l’accès à la justice reste insuffisant dans près des trois quarts des États étudiés.

Une démocratie sous pression

Selon la CSI toujours, les gouvernements consultent de moins en moins les syndicats lors des réformes du marché du travail. « Les actes dénoncés, qui vont de la répression de grèves à l’érosion des protections juridiques et à la criminalisation des syndicats, ne sont pas des incidents isolés, mais s’inscrivent plutôt dans une stratégie plus vaste destinée à étouffer les voix dissidentes et à accentuer les inégalités. » Le rapport met également en lumière l’utilisation croissante des technologies numériques comme outils de contrôle des travailleurs, qu’il s’agisse de surveillance, d’évaluation permanente des performances ou de limitation de l’action collective.

L’Europe n’échappe pas à la tendance

Et chez nous, comment ça va ? La note moyenne des pays de la région européenne s’est détériorée pour la quatrième année consécutive.

Près de trois quarts des pays européens ont bafoué le droit de grève. Dans plusieurs États, les syndicats dénoncent des restrictions croissantes aux manifestations, l’extension des services minimums ou encore des procédures judiciaires visant des militants syndicaux.

Encadré : Et en Belgique ?

La Belgique conserve son triste grade 3, soit un pays où l’on constate des « violations régulières des droits ».

La CSI considère que la criminalisation du blocage des routes (« l’entrave méchante à la circulation ») lors de mouvements sociaux constitue une restriction du droit de grève. Elle dénonce également le fait que « des grèves ont été brutalement réprimées et des travailleurs ont été blessés par la police ou arrêtés arbitrairement. » Des procédures excessives et des périodes de réflexion
ont également retardé ou affaibli les actions de grève.

Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale de la FGTB, est l’une des chevilles ouvrières de la plateforme pour le droit de protester. Elle indique: « Voir la Belgique maintenue parmi les pays où les violations des droits syndicaux sont régulières doit nous interpeller. La remise en cause du droit de grève, la criminalisation de certaines formes d’action collective et les violences constatées lors de mouvements sociaux sont incompatibles avec une démocratie sociale forte. Défendre les droits syndicaux, c’est défendre la démocratie elle-même. »


« Voir la Belgique maintenue parmi les pays où les violations des droits syndicaux sont régulières doit nous interpeller. »

— Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale de la FGTB

Une alerte plus qu’un classement

Au-delà du triste classement, le message principal est ailleurs. Le signal d’alarme lancé par la CSI ne vise pas uniquement les régimes autoritaires. Il concerne aussi les démocraties où les libertés syndicales s’effritent peu à peu. Une réalité que l’on connaît aussi chez nous, face à une droite toujours plus agressive.

Affaiblir les syndicats, c’est réduire la capacité du monde du travail à peser sur les décisions qui le concerne. Et lorsqu’une société fait taire cette voix, c’est toujours la démocratie qui finit par en payer le prix. Plus que jamais, le rapport de la CSI rappelle que les droits sociaux ne sont jamais définitivement acquis. Ils se défendent, se renforcent et se conquièrent collectivement.

Aurélie Vandecasteele
Rédactrice en chef, Syndicats Magazine, FGTB |  Plus de publications

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