Dans les coulisses du congrès fédéral de la FGTB, Félix La Frappe vient tout juste de quitter la scène. À 30 ans, ce créateur de contenu liégeois, installé à Bruxelles, est devenu l’une des figures les plus connues de la jeunesse de gauche francophone sur les réseaux sociaux. Suivi par des dizaines de milliers de personnes sur TikTok et Instagram, il vulgarise l’actualité sociale et politique à travers des vidéos courtes, souvent humoristiques, parfois sous les traits de son personnage devenu emblématique : Dora l’Antifa. Avec sa perruque et son costume orange et rose, il étonne, détonne, et dénonce. Rencontre.
Si sa présence à un congrès syndical peut en surprendre certains, elle reflète pourtant une évolution profonde des formes d’engagement. Chez les Jeunes FGTB, on le connaît bien. Félix, on le voit en manif, à la pride, en soutien à de nombreuses causes. Car la jeunesse, dit-il, n’a pas déserté le militantisme, loin de là. Mais elle s’informe, débat et se mobilise surtout en ligne, via les réseaux sociaux.
Une réalité que les organisations syndicales, les partis politiques et les associations ne peuvent ignorer : pour toucher les nouvelles générations, il faut être présent sur les plateformes où elles construisent désormais leurs opinions et leurs engagements. En parallèle, les influenceurs politiques sont également demandeurs de sources, d’informations, et de collaborations avec les milieux plus institutionnels. En bref, les deux milieux ont tout à gagner à évoluer de concert.
Les réseaux: la seule source d’info d’une grande partie des jeunes
« Une grande partie des moins de 35 ans s’informe directement et principalement sur les réseaux sociaux », explique Félix. « Ils n’ont plus la télévision pour la plupart, ne consultent plus les médias classiques, et beaucoup ne vont même plus chercher leurs informations sur Google. Ils utilisent directement la barre de recherche de TikTok ou d’Instagram. Il est donc essentiel d’y être. »
Pour les organisations syndicales et l’ensemble des acteurs de la société civile, ce changement d’habitudes représente un défi majeur. Comment toucher une génération qui s’est largement détourné des médias traditionnels, même numériques ? Comment faire vivre des revendications sociales dans un univers dominé par les vidéos courtes et les algorithmes ? D’autant que l’extrême droite a une longueur d’avance sur le sujet, et que la désinformation bat son plein.

Hello my friends, je suis Dora l’Antifa
« À gauche, on a parfois tendance à faire de la vulgarisation très formelle, très théorique, très sérieuse. Mais en faisant ça, on parle surtout aux convaincus. Quand on fait un sketch drôle, on touche aussi des gens qui n’ont pas forcément d’avis sur la question. Ils regardent parce que c’est amusant et, au passage, ils apprennent quelque chose.«
L’humour qui manque à la gauche
Pour Félix, la réponse passe notamment par l’adaptation des formats. « Le format vidéo permet d’expliquer des choses complexes de manière simple », résume-t-il. C’est là qu’intervient l’humour, devenu la marque de fabrique du créateur de contenu. Son personnage de Dora l’Antifa est né presque par hasard, après la fameuse promesse électorale du MR concernant les « 500 euros en plus ». Inspiré d’un personnage de dessin animé connu de toute une génération, le sketch rencontre immédiatement son public. Félix comprend alors qu’il tient un outil efficace pour déconstruire certaines idées reçues et répondre aux fausses informations qui circulent en ligne.
« Je veux expliquer les choses le plus simplement possible », explique-t-il. « Je veux me présenter un peu comme ‘le bozo des bozos’. C’est-à-dire que si moi je n’ai pas compris quelque chose, il y a probablement plein d’autres gens qui n’ont pas compris non plus. »
Une approche qui tranche avec certaines formes de militantisme, plus académiques. « À gauche, on a parfois tendance à faire de la vulgarisation très formelle, très théorique, très sérieuse. Mais en faisant ça, on parle surtout aux convaincus. Quand on fait un sketch drôle, court, on touche aussi des gens qui n’ont pas forcément d’avis sur la question. Ils regardent parce que c’est amusant et, au passage, ils apprennent quelque chose. »
Une bataille culturelle
Mais s’il se consacre à la création de contenu politique et humoristique, Félix contribue aussi largement à la diffusion d’idées de gauche à plus large échelle. Depuis plusieurs années, Félix participe à l’émergence d’un véritable réseau d’influenceurs progressistes. Une communauté organisée qui partage des informations, collabore sur certains contenus et s’entraide face aux difficultés du métier.
« Quand je suis arrivé à Bruxelles, je ne connaissais personne. Avec mon ami Rayhan, on a commencé à chercher d’autres influenceurs de gauche. On s’est dit : pour ces élections-ci, on est morts, c’est foutu. Il faut qu’on s’organise pour les suivantes. »
Au fil du temps, les deux créateurs de contenu se sont alliés à d’autres, et un réseau organisé – constitué de près de 70 créateurs – s’est formé, à l’instar de ce qui se fait, par exemple, en France. Avec des résultats probants, notamment sur le taux de participation des jeunes aux élections législatives de 2024.
Raids et menaces
Mais derrière les victoires, le prix à payer est élevé. L’extrême droite, qui a largement colonisé l’espace numérique, aimerait faire taire ces voix de gauche qui parlent à la jeunesse. Les attaques sont fréquentes. « Ce réseau, c’est aussi un lieu de soutien. Car on est souvent seuls chez nous à créer du contenu. Et on vit beaucoup de choses en commun : le harcèlement en ligne, les raids organisés par l’extrême droite, les menaces. »
Félix raconte avoir lui-même reçu plusieurs menaces de mort. Récemment, il a été victime d’une campagne de harcèlement, suite à une prise de position à propos des personnes LGBTQIA+ racisées. Un de ses proches a même retrouvé dans sa boîte aux lettres privées des flyers faisant la promotion de la « remigration », concept popularisé par l’extrême droite. Cette pression constante renforce la nécessité de créer des réseaux d’entraide, mais aussi de pouvoir réagir rapidement lorsqu’une mobilisation s’organise.
Des moyens inégaux
Pour Félix, cette bataille se joue également sur le terrain des ressources. « L’extrême droite a compris depuis longtemps l’importance des réseaux sociaux », estime-t-il. « Elle investit dans le media training, dans la formation et parfois même dans des salaires pour ses influenceurs. Qui sont donc payés pour diffuser des idées nauséabondes H24.»
Face à ces structures financées et professionnalisées, la situation des créateurs de contenu progressistes est bien différente. « La plupart des influenceurs de gauche ont un emploi à côté, ou vivent avec peu de choses. Ils créent leur contenu sur leur temps libre, avec très peu de moyens. Ce n’est pas du tout la même réalité. »
Le message adressé par Félix au monde militant traditionnel est finalement assez simple : les jeunes sont présents sur les réseaux sociaux. Les débats politiques aussi. Reste à investir pleinement cet espace, non pas pour suivre une tendance, mais parce qu’il est devenu l’un des principaux lieux où se construisent aujourd’hui les opinions, les engagements et les mobilisations de demain.
