Le 18 juin, pendant que les chefs d’État et de gouvernement européens se réunissaient à Bruxelles, les syndicats envoyaient un message clair depuis Madrid : à l’austérité, il faut répondre par la solidarité, la justice sociale et la paix. Reportage.
10h30 et la chaleur est déjà bien présente. Peu à peu, les rues autour du Palais de Vistalegre, dans la capitale espagnole, se teintent de rouge. Des milliers de travailleurs et travailleuses convergent vers le rassemblement syndical. Les t-shirts des syndicats espagnols, UGT (Union Générale des Travailleurs) et CCOO (Commissions Ouvrières), dominent la foule. Les délégations de la FGTB, venues en nombre, se fondent dans la masse.


Le choix du Palais de Vistalegre n’a rien d’anodin. À quelques rues de là se dresse la prison de Carabanchel, symbole de la répression franquiste où furent enfermés de nombreux opposants politiques et syndicalistes. Plus récemment, le Palais a accueilli plusieurs rassemblements de VOX, le parti d’extrême droite espagnol. Aujourd’hui, les syndicats se réapproprient ce lieu chargé d’histoire et lui donnent une toute autre signification.

11h. À l’intérieur du Palais, les délégations prennent place. Au premier rang, les dirigeants syndicaux européens, dont Bert Engelaar, Président de la FGTB et Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale. Sous les applaudissements, les membres d’une trentaine de syndicats européens montent sur scène. Le drapeau de la FGTB ouvre le cortège devant 10 000 syndicalistes venus de quinze pays différents.
Austérité
Partout en Europe, le constat est le même : attaques contre les droits sociaux, la négociation collective, les services publics… « Les chefs d’État européens sont en train de démanteler notre modèle social », alertait, la veille de l’événement Selena Carbonero Fernandez, émue de prendre la parole dans son pays d’origine. Et quand cela arrive, ce sont les travailleurs et travailleuses qui en paient la facture : travailler davantage pour gagner moins, des pensions rabotées, des économies dans les soins de santé, l’enseignement et d’autres services essentiels à la population. Mais il n’est pas question de céder au défaitisme.

« Nous avons construit l’Europe et nous continuerons à le faire. En tant que syndicats, nous défendons un projet de société où chacun trouve sa place. »
— Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale de la FGTB
La réponse syndicale
Pour Unai Sordo, secrétaire général des CCOO, il est temps de donner une nouvelle impulsion à la mobilisation syndicale européenne : « Face aux défis auxquels notre continent est confronté, nous devons renforcer le rôle des organisations les plus représentatives des travailleurs et travailleuses. » Et ce, sur les lieux de travail, à travers la négociation collective dans les secteurs, la concertation sociale avec les gouvernements et au sein même de l’Union européenne.
Pour le syndicaliste espagnol, le défi est immense, mais loin d’être insurmontable. L’Europe reste une référence mondiale en matière de démocratie, de droits sociaux et de bien-être. Ces acquis ont été construits après la Seconde Guerre mondiale. À nous aujourd’hui de les renforcer.





Gauche VS droite
Face à l’austérité, deux voies se dessinent. D’un côté, celle des coupes budgétaires, de la dérégulation et du repli nationaliste. De l’autre, celle d’un renforcement des droits sociaux et des investissements publics. L’Espagne est souvent citée comme exemple de cette seconde voie. Son gouvernement a augmenté le salaire minimum, développé les énergies renouvelables, soutenu ouvertement le peuple palestinien et, plus récemment, engagé un processus de régularisation de personnes sans papiers afin qu’elles puissent vivre dignement et contribuer pleinement à l’économie.
« Le gouvernement espagnol est l’un des rares en Europe à faire des choix politiques qui vont dans la bonne direction. Voilà aussi pourquoi il était pertinent d’organiser ce rassemblement à Madrid », explique Pepe Álvarez, secrétaire général de l’UGT.
C’est également un message très clair adressé à l’extrême droite. « Les organisations syndicales ont la responsabilité de montrer les menaces que ses politiques font peser sur les droits des travailleurs et des travailleuses. »
Investir et redynamiser
Parmi les nombreux défis européens la dépendance de l’Union européenne à des secteurs et ressources stratégiques essentiels à son économie. Face à cette situation, les organisations syndicales défendent une autre approche : investir dans l’industrie européenne et la redynamiser plutôt que délocaliser la production ou encourager le dumping social.
Sur scène, Gianni De Vlaminck – de la CG et la Fédération européenne des travailleurs du bâtiment et du bois – rappelle que les politiques de droite mettent les travailleurs en concurrence les uns avec les autres. La réponse de l’Union européenne ne peut pas être davantage de dérégulation.


Jean-Michel Hutsebaut – de la MWB et IndustriAll – met lui l’accent sur la richesse créée par les travailleurs. « Nous refusons qu’ils paient le prix de crises dont ils ne sont pas responsables. Nous voulons une Europe qui investit dans son industrie et qui protège ses emplois. »
La répartition des richesses et la paix
Les combats qui unissent les syndicats européens sont nombreux. Réduire la fiscalité sur le travail et faire contribuer davantage les grandes fortunes en fait partie.
Autre combat essentiel : la paix. Le contexte international pousse aujourd’hui de nombreux gouvernements européens à augmenter fortement leurs dépenses militaires. Pour les syndicats, ces milliards devraient plutôt être investis aux politiques sociales et aux investissements nécessaires pour répondre aux besoins de la population. Ils prônent une Europe qui défende la paix, le multilatéralisme et le droit international.
L’unité
Le Président de la FGTB prend également la parole sur scène. Son message est celui de l’unité syndicale. Bert Engelaar entame d’ailleurs son discours en espagnol et est immédiatement acclamé par la foule. « L’histoire nous enseigne ce qui arrive lorsque les gens ne voient plus d’avenir. Lorsque nous ne leur offrons plus de perspectives. C’est la haine qui l’emporte. »
D’une voix déterminée, il invite les syndicats à s’organiser, se mobiliser. Aujourd’hui et dans les mois à venir. « Si nous ne le faisons pas, qui le fera ? » Et conclut son intervention par le slogan de la FGTB qui reste plus actuel que jamais : « Ensemble, nous sommes plus forts ! »

« L’histoire nous enseigne ce qui arrive lorsque les gens ne voient plus d’avenir. Lorsque nous ne leur offrons plus de perspectives. C’est la haine qui l’emporte. Alors organisons-nous, mobilisons-nous ! »
— Bert Engelaar, Président de la FGTB
Puis vient l’un des moments les plus émouvants du rassemblement. La chanteuse Marisa Valle Roso interprète « El pozo Maria Luisa », une chanson en hommage au travail et à la lutte des mineurs de charbon espagnols. Les dirigeants syndicaux se lèvent et chantent main dans la main.
Pendant quelques minutes, les discours laissent place à la fraternité. Dans une Europe traversée par les crises, les inégalités et la montée des nationalismes, cette image vaut à elle seule tous les discours.
