Tout commence par une lettre

Tout commence par une lettre

Exclure : mettre quelqu’un dehors, l’expulser, le chasser. Le terme traduit la brutalité de la mesure. Avec la limitation du chômage dans le temps, au total 180.000 personnes perdront leurs allocations. Derrière ce chiffre, il y a des visages, des parcours de vie et parfois des situations dramatiques.

Syndicats Magazine a assisté à trois sessions d’information destinées aux personnes concernées, organisées au nord, au sud du pays et dans la capitale. Partout, les mêmes émotions reviennent : l’incompréhension, l’injustice, l’angoisse, la peur, la colère, la fatigue, la tristesse… Car être exclu du chômage, ce n’est pas seulement perdre un droit. C’est voir ses revenus disparaître, basculer dans l’incertitude et pour certains, perdre une part de leur dignité.

Le choc

Tout commence par une lettre. Un courrier de l’ONEM qui annonce aux personnes concernées qu’elles seront prochainement exclues des allocations de chômage.

Puis viennent les vagues d’exclusions. En janvier 2026, les premières personnes visées étaient celles qui recevaient des allocations de chômage depuis 20 ans ou plus et les jeunes qui touchaient une allocation d’insertion. La troisième vague, celle d’avril, qui concernait les personnes entre 2 et 8 ans au chômage était la plus violente car elle concernait presque 48 000 personnes concernées.

Jean* se souvient encore du moment où il a ouvert cette lettre. « Mon entreprise a fait faillite en 2022. Depuis, je n’ai pas retrouvé de contrat fixe, alors je fais de l’intérim. » Aujourd’hui, il travaille entre douze et quinze jours par mois, et bénéficie d’un complément de chômage. Jusqu’à ce courrier. « J’ai été vraiment très déçu. On met tout le monde dans le même sac. »

Haddou, lui, a 62 ans. Il cherche un emploi depuis presque dix ans. « J’ai perdu mon travail en 2014. Mon entreprise a fait faillite. Dans la restauration, on ne veut plus de travailleurs âgés. » La lettre de l’ONEM a été un choc.


« Comment trouver un emploi à 62 ans, alors que je n’en trouvais déjà pas à 53 ? Avec quoi allons-nous vivre ? »

— Haddou, demandeur d’emploi et affilié FGTB

Comme Jean* et Haddou, beaucoup décrivent le même sentiment face au courrier de l’ONEM : la stupeur, l’incompréhension et le sentiment d’être sanctionnés malgré leurs efforts pour rester sur le marché de l’emploi.

L’injustice

Un mois avant la fin du droit qui entraîne l’exclusion, les régionales de la FGTB envoient un courrier et/ou un message aux personnes concernées pour les inviter à des séances d’information. La réforme est complexe, les situations multiples. Sur le terrain, les services chômage prennent le temps d’en expliquer les mécanismes et de répondre aux questions.

Le 26 février, à Liège, David Baar – directeur du service chômage – plante le décor dès le début de sa présentation. Sur un slide, une seule phrase : « Cette mesure a été décidée par le gouvernement MR-Engagés ». Et il ajoute : « Le ministre de l’emploi MR, David Clarinval, disait qu’ils allaient valoriser le travail. Cette réforme montre tout le contraire. »

Marie* en est l’illustration vivante. Après plus de vingt ans de carrière, elle n’a jamais cessé de se former pour rester active sur le marché de l’emploi. Aujourd’hui pourtant, elle risque l’exclusion. Pour elle, les partis qui ont voté ces réformes ne mesurent pas les conséquences réelles de leurs décisions. « Ils devraient venir voir ce qui se passe sur le terrain, dans la vraie vie. Rien n’est simple », insiste-t-elle.

La décision est difficile à accepter. « Je le vis très mal. Pour moi, c’est profondément injuste. Je cherche activement du travail, je rencontre un organisme d’accompagnement à l’emploi toutes les deux semaines et je peux le prouver. J’ai énormément de lettres et de candidatures à montrer. »

« Je le vis très mal. Pour moi, c’est profondément injuste. Je cherche activement du travail et je peux le prouver. »

L’angoisse

À Anvers aussi, l’ABVV organise plusieurs séances d’information chaque mois. Une centaine de personnes y participent, avec des parcours très différents. Mais le message est le même pour tous. « À partir de cette date, vous ne toucherez malheureusement plus rien. Prenez s’il vous plait les dispositions nécessaires (démarches au CPAS, formations, recours individuels en justice…) dès que possible. » Dans la salle, le silence se fait lourd.

Lorsque la séance prend fin, les participants quittent la salle silencieusement. Quelques-uns acceptent de témoigner. Laila, 36 ans, en fait partie. Elle cumule plusieurs problèmes de santé et attend toujours une reconnaissance officielle d’invalidité. En attendant, elle perçoit un complément chômage – jusqu’au 1er juin. « Après ça, je n’aurai plus rien. »

Mère célibataire de deux enfants, elle consacre déjà la moitié de son allocation à son loyer. Une fois qu’elle a payé toutes ses factures, il lui reste 300 euros. Pour manger et pour tout le reste. L’exclusion la propulse directement vers l’aide sociale, au CPAS. « Nous allons nous retrouver dans la pauvreté », dit-elle, inquiète.

Laila peine à retrouver un emploi, notamment faute de diplôme secondaire. Dans le passé, elle a travaillé dans l’enseignement ou comme accompagnatrice au CPAS d’Anvers. « La motivation a toujours été là. Mais aujourd’hui, je suis à bout. »

L’indignation et la résignation

À Bruxelles aussi, « la résignation gagne du terrain », constate Samuel Droolans, directeur politique de la FGTB Bruxelles, lors des séances d’information. Dans la salle, elle se lit sur les visages.


Lina, 59 ans, pensait échapper à la réforme. Avec plus de 30 ans de carrière et un âge supérieur à 55 ans, elle se croyait protégée. Mais son parcours, marqué par des années de travail à temps partiel en tant que mère célibataire, la rattrape.

« Depuis mes 18 ans, j’ai fait tout mon possible pour avoir des revenus », insiste-t-elle. Aujourd’hui encore, elle travaille à mi-temps. Mais en cas de perte d’emploi, elle serait directement concernée, en raison du complément de chômage qu’elle perçoit.

Au fil du récit, sa voix se brise. Elle évoque la vente de l’appartement hérité de sa mère, devenue nécessaire pour faire face à la situation financière. « Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Je suis dans l’incertitude… » Puis, après un silence : « Je me suis vraiment sentie rabaissée… comme si je ne valais plus rien. »

Dans ces parcours marqués par le travail, la précarité s’installe malgré tout.

La fatigue

À Liège, en fin de séance, une seule personne accepte de témoigner. Aurore, 59 ans. Elle a élevé ses trois enfants seule et a travaillé quelques années en ALE ou à mi-temps. Aujourd’hui, malgré ses 59 ans, elle ne bénéficie pas non plus de la dispense prévue pour les plus de 55 ans. Son complément de chômage – entre 100 et 200 euros – va lui être retiré.

Pourtant, Aurore continue à travailler. Après une formation, elle a décroché un CDI à mi-temps dans une maison de repos. Mais son salaire ne suffit pas. « Je gagne 1.349 euros net. Une fois le loyer et les factures payés, il ne reste plus rien. Je ne déjeune pas, je mange une fois par jour. J’ai plus de difficultés à me concentrer au travail, je perds du poids, je ne sais plus lever des charges lourdes. » explique-elle. Et elle poursuit : « Le complément chômage me permettait de faire des courses, de pouvoir m’alimenter un peu plus, de survivre. Parce que je ne vis plus, je survis. » Aurore semble épuisée, le visage marqué, mais le regard est empreint de dignité.


« Le complément chômage me permettait de faire des courses, de pouvoir m’alimenter un peu plus, de survivre. Parce que je ne vis plus, je survis. »


La colère

Avant les séances d’information, les responsables des services chômage redoutaient une chose : la colère. Elle est bien là, mais elle ne se dirige pas vers eux. Elle vise ceux qui décident, qui précarisent, qui brisent.

Bart, 57 ans, a travaillé de longues années dans l’Horeca. Pendant un temps, il a dû accepter du travail non déclaré. « Ce n’était pas un choix », insiste-t-il. Aujourd’hui, il sera pénalisé : ses allocations prendront fin le 1er juin. « Si je ne retrouve pas rapidement un emploi, je vais me retrouver dans une situation très difficile. »

Sa colère monte. « J’ai entendu aux infos que la limitation des allocations de chômage dans le temps est un succès. Qu’en Flandre, 17 % des chômeurs de longue durée ont retrouvé un emploi. Mais de quoi parle-t-on ? Cela veut dire que 83 % des personnes n’ont rien trouvé et vont se retrouver sans revenus. » s’indigne-t-il.

Derrière les chiffres, il y a des visages, des parcours de vie et souvent des situations dramatiques.

*Prénom d’emprunt

À Liège, 1.200 recours contre les exclusions du chômage

Face à cette implacable réforme du chômage, les régionales de la FGTB proposent d’introduire des recours individuels contre les décisions d’exclusion. La FGTB Liège-Huy-Waremm a annoncé avoir déposé 1.200 recours individuels contre les exclusions, depuis l’automne 2025.

Lors d’une séance d’information organisée pour les demandeurs et demandeuses d’emploi, la FGTB a rappelé le principe défendu : « un recours pour chaque affilié  ». La  démarche s’appuie sur un argument juridique déjà utilisé avec succès par le passé : le législateur ne peut pas imposer une régression des droits sociaux lorsqu’elle est jugée injustifiée ou disproportionnée. En 2014, des jeunes avaient ainsi récupéré leurs allocations d’insertion sur cette base.

À Liège, le syndicat s’attend déjà à une bataille juridique d’ampleur. Zoé Istaz-Slangen, Directrice de l’ODS àla FGTB Liège-Huy-Waremme, explique  : «  Bien sûr, on attend les arrêts de la Cour constitutionnelle sur l’ensemble de la réforme, qui orientera la suite. Mais ce qu’il faut rappeler, c’est qu’on a déjà eu des victoires et qu’il faut continuer à défendre cette cause. »

Ces recours individuels ne suspendent toutefois pas les exclusions. Les personnes concernées pourraient donc rester plusieurs mois sans allocations avant une éventuelle décision favorable de la justice. Des délais de 9 à 12 mois ont été évoqués avant d’obtenir une décision.

Pour Minervina Bayon, secrétaire régionale FGTB Liège, l’enjeu dépasse largement la province  : près de 180.000 personnes seront exclues du chômage dans tout le pays. «  Derrière ces chiffres, ce sont autant de parcours de vie, de familles et de situations déjà fragilisées, qui basculent dans l’incertitude. À Liège, il y a 88.000 demandeurs d’emploi pour 6.600 offres d’emploi disponibles. Cette réforme, elle est injuste, et elle est inutile ! »

Ioanna Gimnopoulou
Journaliste, Syndicats Magazine |  Plus de publications

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