Résister pour vivre, vivre pour résister | L’histoire de Magdalena Kintziger

Résister pour vivre, vivre pour résister | L’histoire de Magdalena Kintziger

« Ça allait simplement de soi ». Une phrase qui, depuis cette interview, résonne dans notre tête. Elle résume parfaitement le combat de Magdalena Kintziger, infatigable résistante persécutée par les nazis. Ça allait de soi. De se battre contre les injustices. De ne pas se résigner. Et ça va de soi, pour nous, de raconter son histoire aujourd’hui. Se souvenir, raconter. Pour ne pas répéter.

Il est 10h. Daan et Martijn Nelen, les arrières petit-fils de Magdalena, nous attendent dans leur voiture, en ce 15 mai pluvieux, à la gare de Gand-Saint-Pierre. Nous parcourons le reste du chemin, jusqu’à la maison de leur maman, ensemble. Karine Van de Walle nous reçoit le sourire aux lèvres, un peu gênée. Elle sait qu’elle s’apprête à partager avec nous une histoire très importante: celle de sa grand-mère, « son héroïne », « sa meilleure amie », celle qui l’a élevée.

Nous nous installons dans la salle à manger. Karine a rassemblé tous les souvenirs de sa grand-mère. Photos, médailles, cachets, carnets… sont éparpillés sur la table. La lumière est tamisée. Au milieu de la table, un portrait en noir et blanc de Magdalena, entourée de fleurs blanches. Ses jambes sont fines, son visage creusé, son regard bouleversant, et bouleversé. On devine que le cliché a été pris juste après la libération. Karine commence à raconter l’histoire de Mady, comme on la surnommait. Le récit se divise très clairement en trois parties. Avant, pendant, après la déportation. Comme si toute sa vie se structurait autour de ces deux années qui la marqueront elle, et son entourage, à jamais.

L’avant – la résistance

Magdalena est née le 2 février 1911 à Zelzate, une commune située à 20km au nord de Gand. La résistance pendant la première, comme la deuxième guerre mondiale, y fut très active. Notamment grâce à sa position stratégique, proche de la frontière hollandaise. « Son papa était déjà dans la résistance », nous explique Karine. « Il lui a raconté ce qu’il avait vécu lors de l’occupation ».

La résistance, elle l’a retrouvée chez son mari, rencontré lors d’une kermesse. Magdalena épousera Alfons Van de Walle par amour. « Un amour, qui l’aidera à tenir bon, dans les moments les plus difficiles », explique sa petite fille émue.

Quand la deuxième guerre éclate, Magdalena et Alfons s’indignent face aux déportations. « Ce n’était pas juste », disait-elle. Le couple n’est pas  spécialement patriote, ni juif. Mais refuse simplement les injustices. Mady et Alfons décident alors d’agir, par altruisme. Et fondent, ensemble, la division locale de la 5ème armée de la résistance pour aider les réfugiés et les soldats anglais, les alliés. L’objectif ultime : libérer la Belgique des nazis. Pour l’atteindre « ils sont prêts à tout ». Y compris à mettre leur vie en danger… Magdalena, par exemple, « apporte des munitions aux alliés. Elle les cache sous sa jupe et dans son parapluie ».

La 5ème armée a des liens étroits avec le réseau Comète, un des plus importants de la Résistance, dont la particularité est qu’il compte de nombreuses femmes parmi ses membres. Entre 1940 et 1943, « Comète » réussi à faire passer des milliers de prisonniers évadés, de résistants en cavale et des aviateurs alliés vers la Grande Bretagne. Magdalena accompagne certains pilotes jusqu’à Bruxelles afin qu’ils soient pris en charge par le réseau.

Une photo de soldats anglais aidés par Magdalena et la 5ème armée de la résistance dans un cadre  entourée de balles.

Le 10 août 1943, les nazis s’invitent dans la maison de Madgalena et Alfons. Ils retournent tout ; un membre du groupe les a trahis. Ils cherchent partout, même dans la cage des lapins. Le seul endroit qu’ils épargnent c’est le canapé sur lequel est assis Alfons, en situation de handicap. C’est là que sont cachées les armes et le carnet qui contient les contacts, des infos précieuses. « C’est quelque part son handicap qui l’a sauvé. Pour un nazi, une personne handicapée ne pouvait pas être le chef de la Résistance », explique Martijn. Malgré le manque de preuves, les nazis emmènent Magdalena. Elle n’a alors que 32 ans. C’est le début de sa déportation, qui durera presque… deux ans.

Le pendant – la déportation

Après son arrestation, Magdalena est emprisonnée à Saint-Gilles, dans la capitale, pendant 6 mois. Elle y subit de nombreuses tortures, mais ne plie pas. « A ce moment-là elle arrivait encore à envoyer des lettres à mon grand-père », explique Karine. Martijn nous montre un petit cœur avec son initiale qu’elle avait alors fabriqué en utilisant des morceaux de draps. Derrière le cœur, une photo de son arrière-grand-mère ; elle devait y peser moins de 30 kilos. Le cœur serré, la voix tremblante, nous continuons l’interview. « A-t-elle su qui l’avait trahie ? » Oui. C’est dans la prison de Saint-Gilles qu’elle retrouvera son camarade qui avait succombé à la torture. « Je comprends, tu as certainement reçu plus de coups que moi », aurait-elle répondu. Elle n’était pas fâchée… Elle n’était jamais fâchée.

Après la Belgique, Magdalena a été envoyée dans une usine de minutions en Allemagne. Syndicaliste dans l’âme, elle répondait aux patrons et ne se laissait pas faire. « Elle sabotait aussi le matériel qui allait être envoyé au front » ajoute Martijn, fièrement.

Ensuite ce fut les camps de concentration. En Allemagne, en Autriche et en Pologne (voir carte ci-dessous). Six camps en tout, dont Mauthausen et Auschwitz. Les descriptions des souvenirs de Magdalena font froid dans le dos. « Ils avaient tellement faim qu’ils mangeaient de l’herbe » explique Karine. « Une fois elle m’a expliqué qu’elle a dû casser les doigts de son amie à peine décédée pour prendre le petit bout de pain qu’elle cachait précieusement dans sa main ».

Auschwitz-Birkanau, le camp de l’horreur

Le nazisme a créé plusieurs camps de concentration, d’extermination ou de travail forcé. En Belgique, nous avons le fort de Breendonk. Mais le plus connu reste Auschwitz, en Pologne, où 1,1 million de personnes ont trouvé la mort en moins de 5 ans. Syndicats Magazine l’a visité en janvier de cette année. Transformé désormais en musée, il traduit l’horreur et son immensité. Des dizaines de blocks, à n’en plus en finir. Des piloris où l’on pendait les gens. Des bâtiments où l’on faisait des expériences sur les femmes pour les stériliser. Le crématorium transformé en chambre à gaz. Le mur, où l’on exécutait les résistants…

Parce que oui, la résistance s’était aussi organisée à Auschwitz. Pour sauver les prisonniers de la peine de mort, organiser l’aide médicale, fournir de la nourriture et des vêtements, organiser des évasions, transmettre à l’extérieur des informations sur les crimes commis dans le camp…

Aujourd’hui, après le récit de l’histoire de Magdalena, notre visite d’Auschwitz prend une toute autre dimension. Ce camp est non seulement un essentiel lieu historique et de mémoire, mais il devient le lieu où a été emprisonnée la grand-mère de ces trois camarades que l’on a en face de nous. Il devient un visage. Celui de Magdalena. Il devient plus réel, plus proche. Ça aurait pu être notre grand-mère ou la vôtre…

La principale cible des nazis étaient les personnes d’origine juive. Mais d’autres catégories de personnes étaient dans le viseur : les femmes, les homosexuels, les personnes en situation de handicap, les syndicalistes, les gens du voyage, toutes les voix en désaccord. Soyons plus que jamais en alerte. Les syndicats, les mutuelles, les femmes, les migrants, la communauté LGBTIA+ sont les cibles de l’extrême droite d’aujourd’hui…


L’après – la guérison

Le 8 mai 1945, environ deux années après son arrestation, c’est la libération. À son retour en Belgique, Magdalena est hospitalisée et soignée durant de nombreux mois. Mais les séquelles de ces deux années de déportation l’accompagneront à jamais. Dans les camps, elle avait contracté le TBC, le choléra et le typhus. Elle a toujours toussé, jusqu’à la fin de ces jours. Elle avait peur des blouses blanches. Elle faisait aussi des cauchemars : « cette nuit j’étais dans les camps » expliquait-elle parfois.

Après la guérison est venue la reconnaissance. Médailles, diplômes, lettres de remerciement des mères des soldats que Magdalena avait sauvés, et même un courrier du Président des Etats-Unis de l’époque, Eisenhower, pour la remercier « d’avoir aidé les alliés à fuir l’ennemi ». Une grande partie de ces documents sont encadrés et accrochés dans le petit hall d’entrée. Daan nous propose d’aller les regarder. Sur l’un d’entre eux est accroché un coquelicot en papier, symbole qui rend hommage aux combattants tombés lors de la première guerre. Le coquelicot est une fleur extrêmement résistante qui pousse partout. Elle symbolise la vie qui continue…


Magdalena a vécu jusque 96 ans. Son parcours l’a mené à apprécier et profiter des petites choses simples qui font la beauté de la vie : une promenade dans le jardin avec ses arrière-petits-fils, les fleurs qu’elle aimait tellement, le chant des oiseaux… « Elle a toujours été une personne très positive », explique Karine. « D’ailleurs elle détestait le conflit », ajoute Daan. « Elle n’aimait pas quand on se chamaillait, avec mon frère ».

Le présent – le souvenir

Magdalena est partie sereine, entourée de sa famille aimante qui aujourd’hui et pour toujours, rend hommage à son combat et son existence. Karine, Daan et Martijn ne sont pas fâchés. Comme leur grand-mère. Fiers de leur héritage, ils poursuivent à leur façon sa lutte pour plus de justice, puisque Daan et Martijn travaillent actuellement à la FGTB, tout comme leur père auparavant. « J’en suis très fière », avoue Karine en leur jetant un regard, le sourire aux lèvres.

La seule chose qui les attriste, c’est l’oubli… «Aux Pays-Bas, en Allemagne et en Angleterre il y a beaucoup de célébrations de la libération, en Belgique presque rien… » regrette Karine. « Et les femmes résistantes ou victimes sont particulièrement invisibilisées ». Tous les 8 mai, jour de la victoire, Karine se joint aux commémorations organisées par la Coalition 8 mai qui lutte pour que ce jour historique redevienne un jour férié. Elle enfile les médailles de sa grand-mère et part lui rendre hommage, près de sa maison à Oostakker, là où 66 résistants ont été exécutés par les nazis.

Bientôt une rue à Zelzate portera le nom de Magdalena. Pour faire hommage à son combat et pour en inspirer, espérons-le, des futurs.


Un slam passeur de mémoire

Pour Martijn : « Il est important de se souvenir, pour ne pas répéter. D’autant plus dans le contexte actuel, avec la montée de l’extrême droite en Belgique et un peu partout dans le monde ». Se souvenir, c’était aussi l’objectif de son tout premier slam, dédié à sa « mamy Mady », écrit et prononcé il y a maintenant 12 ans. En voici quelques lignes, traduites du néerlandais, une traduction littérale qui ne rend pas justice au texte original.

Magdalena a écrit une dernière lettre à sa famille, pour tenter d’atténuer la douleur
Elle n’avait aucune idée du sort qui l’attendait
Elle n’avait jamais entendu parler de Ravensbrück, de Mauthausen ou d’Auschwitz-Birkenau
Mais ce sont des noms qu’elle n’oubliera jamais
C’est là qu’allaient les trains bondés
de prisonniers
Car les occupants pensaient bien faire

Un jour, Magdalena est tombée entre les mains d’un SS
Depuis, elle n’a plus marché sans stress
Des coups de bottes noires ont défoncé sa hanche
Celui qui les portait n’a pas laissé passer cette chance
A croire qu’il aimait voir la souffrance
Lui aussi il pensait bien faire

[…]
Aujourd’hui, chaque commémoration ne suscite qu’une petite participation
« Il faut oublier le passé et se tourner vers l’avenir, tu sais »
Un cliché qui ne fait pas le poids devant les héros tombés
L’horreur du passé ne peut tomber dans l’oubli
C’est pourquoi l’histoire de Magdalena vous a été racontée ici aujourd’hui
… par son arrière-petit-fils, parce qu’il pensait bien faire

Ioanna Gimnopoulou
Journaliste, Syndicats Magazine

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