Chili : faire revivre l’espoir

Chili : faire revivre l’espoir

Le 19 décembre, Gabriel Boric, candidat de l’alliance de gauche, a remporté les élections au Chili face à son rival d’extrême droite. Une victoire historique pour ce pays qui compte parmi les plus inégalitaires au monde. Mais pour mieux comprendre l’importance de cette victoire, il est primordial de faire un retour sur l’Histoire. Nous avons parlé de son passé douloureux, de son présent tumultueux et de son futur prometteur avec deux camarades, résistants de la dictature de Pinochet et réfugiés politiques en Belgique, Sergio Rojas et Jaime Tapia.

Les 1000 jours du gouvernement de l’Unité Populaire

Salvador Allende a été Président du Chili de 1970 à 1973. Pendant cette période, il a implanté son projet politique intitulé «  la voie chilienne vers le socialisme ». Au programme : une réforme agraire et la nationalisation des secteurs clés de l’économie, jusque-là sous la main d’investisseurs privés. Mais aussi, et surtout, des politiques sociales qui ont amélioré les conditions de vie de la population de manière significative. Parmi elles : l’augmentation du nombre de salariés, la diminution du chômage à 4.5%, le contrôle des prix et l’indexation annuelle des salaires.

Allende était un fervent défenseur des travailleurs et des travailleuses. Sergio Rojas, syndicaliste dans une usine de textile à l’époque, s’en souvient dans son livre « Mémoires de la peur » : « Travailleurs appauvris pendant des années, nous nous transformions en les acteurs principaux de la lutte – terrible et permanente – entre Capital et Travail, toujours refusée et surtout niée par les propriétaires du Capital. » Evidemment, tous ces changements n’ont pas plu à l’opposition de droite et ses défenseurs. Des manifestations, des grèves et des tentatives de sabotage économique, notamment venant des Etats-Unis, ont vu le jour.

Le coup d’état militaire

Coup d’état. Il commence le 11 septembre 1973 à l’aube. L’armée chilienne commandée par le général Augusto Pinochet prend le contrôle de la capitale. Allende essaye d’entrer en contact avec les putschistes, en vain. Il s’adresse alors au peuple une dernière fois, à la radio.

Face à ces évènements, je ne peux dire qu’une chose aux travailleurs : je ne renoncerai pas ! Dans cette étape historique, je paierai par ma vie ma loyauté au peuple. J’ai la certitude que la graine que l’on a confié à la conscience de milliers et de milliers de Chiliens ne pourra pas être détruite définitivement. Ils ont la force, ils pourront nous asservir mais ne bloqueront pas les processus sociaux, ni avec le crime, ni avec la force. L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait !

Salvador Allende

Fidèle à ses principes, et alors que le palais présidentiel de la Moneda est bombardé, Allende met fin à sa vie quelques heures plus tard.

Le retour en arrière

C’est le début d’une période très sombre pour le Chili, qui devient très rapidement un laboratoire libéral où sont mises en œuvre les idées de l’Américain Milton Friedman et son « École de Chicago ». Les secteurs nationalisés sont remis à leurs anciens propriétaires et à nouveau privatisés. Le contrôle des prix est aboli. Une part considérable de la population (jusqu’à 40 %) sombre dans la pauvreté. « Dans ma famille, nous ne pouvions pas être plusieurs à étudier, nous n’avions pas les moyens. J’ai dû, dès lors, faire un prêt pour étudier à l’Université. Quand mon père a perdu son travail, je ne pouvais même pas payer les frais de déplacements. C’est à ce moment-là, conscient de l’injustice autour de moi, que j’ai commencé à m’engager, à distribuer des tracts, etc. », nous explique Jaime. Plus tard, il intègrera un mouvement révolutionnaire de gauche.

Portrait de Jaime Tapia

La persécution des militants de gauche

Une fois au pouvoir, le général Pinochet dissout le Parlement, suspend les libertés syndicales, interdit les partis politiques et la presse de gauche. La persécution est terrible. Près de 100 000 personnes sont arrêtées. Les stades deviennent des lieux de détention, de torture et d’exécutions.

L’objectif de cette persécution qui a duré de nombreuses années : éliminer toute forme de résistance. Les prisonniers politiques sont des militants de gauche, tous partis confondus, des syndicalistes, des intellectuels, des artistes… Jaime Tapia et Sergio Rojas en faisaient partie. Comme conséquence de leurs activités de résistance à la dictature, ils ont tous deux fait de la prison. Ils ont été victimes de torture et de traitements inhumains durant leur détention. Ils n’ont pas eu droit à un procès équitable et ont dû quitter le pays. Jaime nous raconte : « J’ai été condamné à 21 ans de prison pour des accrochages avec la police. C’est un tribunal militaire qui a prononcé ma peine. J’ai été jugé par l’ennemi. Pendant ma garde à vue, j’ai été tabassé à plusieurs reprises. Blessé d’une balle, ils ont essayé de me laisser mourir en retardant ma prise en charge par les médecins. »

L’importance de l’art

Sergio Rojas, lui, a été notamment détenu au stade du Chili, un des grands symboles de la répression de Pinochet. C’est là qu’a notamment trouvé la mort le célèbre chanteur populaire, Victor Jara. Dans son livre, il raconte non seulement les pénibles conditions de détention, mais également la résistance à travers la culture et l’art – les détenus ont monté des spectacles – et la camaraderie toujours présente. Une nuit d’angoisse, en mai 1974, il a écrit ce poème :

Dans ma demeure règne le froid
D’où vient-il ?

Il se peut que je n’aie pas de chaleur

Oh ! mon corps est vivant,

Oh ! il meurt.

Non ! je sens l’amitié de mes camarades,

Elle court dans mes veines,

Dans mes artères,

Je suis vivant et cela suffit ;

Je sens de chaque côté

Des murs formidables d’amitié.

Sur les 10 millions de personnes que comptait le pays en 1973, 3 200 auraient été tuées ou disparu. 35 000, torturées. Dans les années qui suivirent le coup d’état, des milliers de résistants ont été contraints à l’exil, dont Jaime et Sergio, qui ont trouvé au sein de la Belgique une terre d’accueil.

Les 30 années de transition

Après plus de 15 ans de dictature, les critiques et pressions internationales envers le régime de Pinochet se multiplient. En 1988, la junte organise un référendum. Chiliens et Chiliennes se prononcent sur le maintien de Pinochet au pouvoir. C’est le « non » qui l’emporte.

En 1990, un gouvernement social-démocrate reprend les rênes ; Patricio Aylwin entre en fonction suite à une cérémonie de passation de pouvoirs en présence du général Pinochet. Malheureusement le nouveau gouvernement maintient et renforce le modèle néolibéral en place et les inégalités qui vont avec. Les montants de la pension diminuent, la santé est sous-financée et privatisée, les transports publics et l’éducation sont de plus en plus chers et de mauvaise qualité, la corruption et l’impunité sévissent. 30 ans plus tard, en 2020, le président conservateur Sebastian Piñera l’admet : « Nous n’avons pas lutté avec suffisamment de volonté contre les abus des uns et les privilèges des autres ». 

Le processus de justice transitionnelle a, lui aussi, été un échec. Il a fortement été limité et ralenti par le régime de Pinochet. A titre d’exemple : en 1978, une loi d’autoamnistie protégeait les auteurs du coup de toute poursuite ultérieure. Tant sur le plan de la vérité que des réparations aux victimes, mais surtout à l’égard des auteurs des atrocités qui ont bénéficié d’une grande impunité, peu de choses ont été faites. Et Pinochet ? Il est mort impuni dans son lit, en 2006, à l’âge de 91 ans. Et ce malgré la lutte courageuse de Juan Guzman, juge chilien, pour inculper l’ancien dictateur. Malheureusement, la Cour suprême a décidé en 2002 que ce dernier, qui souffrait de démence, ne pouvait plus être poursuivi…

« Le Chili s’est réveillé »

En octobre 2019, un vaste mouvement de contestation citoyenne a vu le jour (voir première photo). Les étudiants s’indignent de l’augmentation du prix du ticket de métro de 30 centimes. « Il ne s’agit pas de 30 pesos, il est question de 30 ans » expliquent-ils, en référence aux inégalités creusées par les gouvernements successifs depuis la fin de la dictature. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Ils envahissent les rues pour plus d’égalité, de justice et une nouvelle Constitution, car l’actuelle est héritée de la dictature. Ils sont rejoint par d’autres mouvements de la société civile, dont des organisations féministes et de défense des indigènes. Le 25 octobre, ils sont en tout pas moins de 1,2 millions à manifester dans la capitale.  La répression policière est terrible. En un mois, 23 personnes sont tuées, on recense 2.000 blessés, dont plusieurs personnes aveuglées.

Un processus démocratique inédit

Le 15 novembre, un accord historique entre partis politiques prévoit un référendum pour un changement de Constitution. Un processus démocratique inédit voit le jour : la création d’une Assemblée chargée d’élaborer la nouvelle Constitution. Elle est composée de citoyens élus. Parmi eux, des militants écologistes, des leaders communautaires, des avocats, des professeurs, des journalistes, des économistes, mais aussi des femmes au foyer. Les revendications sont nombreuses : moins d’inégalités, plus de services publics, un meilleur accès à la santé, à l’éducation, une société moins patriarcale, des améliorations des droits LGBT et des droits des femmes. La nouvelle Constitution sera sans doute approuvée lors d’un plébiscite au 3e trimestre 2022, quelques mois après la mise en place du nouveau gouvernement de gauche.

L’élection de Boric : espoirs et réserves

Le 19 décembre 2020, le jeune candidat de l’alliance de gauche Gabriel Boric (35 ans) remporte les élections face à son adversaire d’extrême droite, José Antonio Kast, fils d’un officier nazi et nostalgique de la dictature de Pinochet. Il deviendra ainsi le plus jeune Président du Chili, de l’Amérique latine et même du monde. Il doit largement sa victoire aux votes des jeunes et des jeunes femmes plus particulièrement, qui ont participé massivement au deuxième tour. Lors de son premier discours après son élection (voir photo ci-dessous), il déclare : « Je serai le président de tous les Chiliens ».

© Paulo Slachevsky (flickr.com/photos/pauloslachevsky)

A cet effet, Boric entend promouvoir une réforme fiscale pour faire participer les plus riches à son programme de meilleur accès à la santé, à l’éducation et à la création d’un nouveau système de retraite, aujourd’hui entièrement privé. Il est également un fervent défenseur du projet de la nouvelle Constitution, pour laquelle il a arpenté les rues en 2019. Parmi les aspects les plus originaux de son programme – la protection de l’environnement et la défense de l’agenda féministe (notamment la légalisation de l’avortement), des droits des communautés LGBTI+ et indigène mapuche.

S’appuyer sur les mouvements sociaux

Cependant le futur Président, qui entrera en fonction en mars, rencontrera plusieurs difficultés : l’hostilité des médias et des forces armées, un pouvoir judicaire réactionnaire. Mais aussi, et surtout, une droite qui a la majorité législative (47% des députés et 50% des sénateurs) et est prête à tout pour défendre ses privilèges. Pour Jaime, Boric devra s’appuyer sur les mouvements sociaux pour répondre aux réticences ou aux blocages face aux changements.

L’élection de Boric et la nouvelle Constitution que son gouvernement devrait mettre en place font revivre l’espoir. Mais Jaime reste prudent. « Boric a la grosse responsabilité politique de ne pas décevoir un peuple qui a attendu, pendant les 30 dernières années, une justice sociale qui n’est jamais arrivée. » Le plus dur reste à faire…

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