Francisco Maltés Tello (CUT) : « Notre rôle est de nous opposer aux politiques néolibérales du gouvernement »

Francisco Maltés Tello (CUT) : « Notre rôle est de nous opposer aux politiques néolibérales du gouvernement »

Les 25 et 26 octobre, une délégation de la CUT, le plus grand syndicat en Colombie, était en mission à Bruxelles pour dénoncer le manque de dialogue social dans le pays. La CUT est partenaire de l’Institut de coopération syndicale internationale (IFSI) de la FGTB. Nous avons rencontré Francisco Maltés Tello, Président du syndicat colombien.

En novembre 2016 le gouvernement de Juan Manuel Santos et les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) ont signé des accords de paix. 5 ans plus tard, quel est le bilan ?

Jusqu’à présent, seuls 16% des accords ont été mis en œuvre. Durant ses trois années au pouvoir, le Président Ivan Duque a tout mis en place au niveau juridique et économique, afin d’éviter de les respecter. Il a par exemple bloqué des budgets pour les Commissions de vérité, structures importantes pour mener à bien la justice transitionnelle. La redistribution des terres, concentrée entre les mains de grands propriétaires fonciers, et point crucial de l’accord, est un échec.

Le seul point sur lequel on a pu avancer est la réintégration des anciens combattants des FARC dans la société. Presque 300 personnes ont été réintégrées en 5 ans. Les prochaines élections auront lieu en 2022. Nous avons des raisons d’espérer qu’un gouvernement alternatif verra le jour. Une coalition entre les partis d’opposition, qui mettra fin aux politiques qui cherchent le profit à tout prix au détriment de la population. Mais nous craignons également une fraude électorale.

En hiver 2019 un mouvement social de grande ampleur a vu le jour, le « Paro Nacional » (grève nationale). Les Colombiens ont envahi les rues pour protester contre la réforme fiscale proposée par le gouvernement. Est-ce que cette réaction traduit un mécontentement général vis-à-vis des politiques néolibérales du gouvernement en place ?

Les politiques néolibérales des 30 dernières années ont considérablement augmenté la pauvreté en Colombie. Ceci a été encore plus évident avec la prise du pouvoir par le gouvernement de Duque. Le chômage a explosé et le secteur informel a atteint les 52% des travailleurs actifs. La gestion de la crise sanitaire a également été désastreuse. Les grandes entreprises, elles, ont augmenté leurs profits, y compris pendant la crise.

En hiver 2019, le gouvernement a proposé une réforme fiscale qui entendait augmenter la TVA, notamment sur des produits de première nécessité. C’était la goutte qui a fait déborder le vase. Tous les secteurs sociaux confondus – paysans, étudiants, collectifs de femmes et d’indigènes, communauté LGBT+, partis de l’opposition et syndicats – ont occupé les rues pour manifester leur désaccord. C’était une des plus grandes mobilisations sociales de l’histoire de la Colombie. La répression de ce mouvement a été très grave : environ 100 personnes ont perdu la vie, certaines ont été victimes de violences sexuelles, d’autres sont toujours portées disparues. La réforme fiscale a été approuvée, mais le texte a été réécrit.

Syndicalisme en Colombie

En Colombie, le taux de syndicalisation est très bas : il s’élève à 4,6% de la population active. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer cela. En premier lieu, le consensus de Washington[i] a détruit l’industrie nationale. Beaucoup d’entreprises colombiennes ont fermé leurs portes et la superficie des terres cultivables a fortement diminué, car elles ont été redistribuées aux entreprises qui se sont implantées sur le territoire. Ensuite il y a eu plusieurs grandes vagues de licenciements dans le secteur public, où la représentation syndicale était importante : 500 000 emplois perdus en 1993 et encore 500 000 en 2002. Le gouvernement de Duque a lui aussi supprimé 50 000 emplois dans le secteur public. Sa politique : favoriser la sous-traitance.

Enfin, la répression syndicale compte parmi les plus brutales dans le monde. Selon l’Ecole Nationale Syndicale, entre 1971 et 2018, on a pu recenser 3 240 syndicalistes assassinés en Colombie. La négociation collective est compliquée : le gouvernement refuse de négocier ou ne respecte pas ses engagements. Il y a aussi plusieurs restrictions au droit de grève, comme en Belgique d’ailleurs. Or la grève est une manière d’attirer légitimement l’attention, en affectant la production. Nous ne les laisserons pas nous intimider ! Ni en Colombie, ni ailleurs ! J’en profite pour manifester mon soutien aux camarades de la FGTB condamnés pour avoir participé à une grève.

Bien que les contextes socio-politiques belge et colombien sont différents, nous sommes confrontés aux mêmes réalités : la criminalisation de l’action syndicale, les jobs précaires, le taux de syndicalisation faible des jeunes… Tant au niveau politique que sur le terrain, notre partenariat porte tout son sens.

Francisco Maltés Tello

Quel est le rôle de la CUT dans la défense des droits des travailleurs ?

Nous nous battons pour un travail décent pour tous les travailleurs. Notamment en revendiquant l’augmentation du salaire minimum pour 5 millions de travailleurs. Mais nous sommes confrontés à la mauvaise foi des patrons et du gouvernement qui se mettent d’accord pour accorder une augmentation le moins élevée possible. Nous luttons également pour éradiquer le travail informel. Les travailleurs de ce secteur ne peuvent pas bénéficier d’une sécurité sociale et de leurs droits. Le problème : plus le travail informel est important, plus les patrons font du profit. Enfin, La CUT a également un rôle politique important, celui de l’opposition au gouvernement et à ses politiques néolibérales néfastes pour les travailleurs comme la réforme des pensions.

La CUT, le plus grand syndicat en Colombie, est partenaire de la FGTB depuis plusieurs années. En quoi consiste le projet commun avec l’IFSI et pourquoi est-il important de compter sur la solidarité internationale ?

En Colombie, le taux de chômage chez les moins de 30 ans est très élevé. Les jeunes travailleurs sont malheureusement souvent victimes d’abus. Notre projet avec l’IFSI et la FGTB consiste, d’une part, à sensibiliser les jeunes et à les convaincre de s’affilier à un syndicat et, d’autre part, à leur proposer des formations syndicales. Celles-ci ont pour objectif de leur permettre de prendre conscience de leurs droits, leur fournir les outils pour mener des négociations collectives et les préparer pour accéder à des postes de responsabilités dans leurs syndicats. Enfin, ils entrent en contact et échangent avec des jeunes en Belgique et ailleurs qui rencontrent les mêmes difficultés dans le monde du travail, notamment à cause de la prolifération des emplois précaires, comme ceux proposés par l’économie de plateformes.

Mais le soutien de la FGTB est également politique. Quand un événement grave comme une attaque envers des syndicalistes a lieu, la pression internationale est très importante car elle permet de faire bouger les choses. Et c’est notamment grâce à cette pression que la Commission Interaméricaine des droits humains a émis des recommandations. Il faudra maintenant s’assurer que le gouvernement les mettra en œuvre. La FGTB et d’autres syndicats européens soutiennent également notre demande au Parlement européen de veiller au bon déroulement des élections en Colombie en 2022.

Bien que les contextes socio-politiques belge et colombien sont différents, nous sommes confrontés aux mêmes réalités : la criminalisation de l’action syndicale, les jobs précaires, le taux de syndicalisation faible des jeunes… Tant au niveau politique que sur le terrain, notre partenariat porte tout son sens.


[i] Le consensus de Washington est un corpus de mesures d’inspiration libérale proposant des moyens de relancer la croissance économique, notamment dans les économies en difficulté comme en Amérique latine.


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One thought on “Francisco Maltés Tello (CUT) : « Notre rôle est de nous opposer aux politiques néolibérales du gouvernement »

  1. Bjr,

    La Belgique est le pays qui taxe le + ses travailleurs numéro 1 au classement 51% sur le revenu brut alors que dans d autres pays on est à 34% ce qui fait une belle différence de 17% pq on parle pas pour la manifestation d’une réforme d impôts et de fiscalité !!!

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