Julien Dohet sur l’extrême droite : « Le danger est là, il faut le combattre ! »

Julien Dohet sur l’extrême droite : « Le danger est là, il faut le combattre ! »

En France, le bruit des bottes résonne et s’intensifie. Marine Le Pen, candidate du Rassemblement National (RN), s’est qualifiée avec 23% des voix pour le second tour des élections présidentielles. C’est la troisième fois en 20 ans que l’extrême droite y sera présente. Quelles craintes pour les travailleurs et travailleuses ? Quelles répercussions cela pourrait avoir chez nous ? Entretien avec Julien Dohet, Secrétaire politique du Setca Liège et auteur de plusieurs ouvrages sur l’extrême droite et l’antifascisme.

Marine Le Pen est sortie gagnante du premier tour des présidentielles en France. Qu’est-ce qui explique ce résultat ?

Le Président, Emmanuel Macron, n’a pas fait barrage à l’extrême droite. La manière dont il a géré les choses a aggravé la situation socio-économique. Cela ne pouvait qu’amener une contestation montante. Résultat ? Une extrême droitisation de l’électorat. Son véritable calcul était de reproduire le duel de 2017 contre Le Pen. En effet, il pense que s’il s’oppose à Le Pen, il sera automatiquement réélu. Mais il existe une inquiétude sur l’abstention au second tour. Cette abstention pourrait permettre à Le Pen de remporter les élections.

On ne peut pas non plus négliger le poids de Zemmour et de sa campagne électorale. Il a récolté 7% des voix. Dans son discours d’extrême droite, Zemmour a poussé les lignes très loin. Il a rendu Le Pen fréquentable. Elle s’est trouvée dédiabolisée alors qu’elle reste radicalement  d’extrême droite.

Et la gauche ?

Mélenchon a fait un très bon score et s’est retrouvé à la troisième place, à seulement 600.000 voix de  Marine Le Pen. Certains parlent d’une défaite due à la fragmentation de la gauche en France, mais ce n’est pas vrai. Cette fragmentation n’est pas propre à cette élection-ci, ni à la gauche d’ailleurs. Par exemple, l’extrême droite s’est présentée avec trois candidats : Zemmour, Le Pen et Dupont-Aignan. Ce qu’il est intéressant de souligner ici, c’est que plus d’un tiers des jeunes entre 18 et 24 ans ont choisi de voter pour Jean-Luc Mélenchon lors du premier tour.

A présent, l’enjeu pour la gauche est de réussir les législatives. Une coalition empêcherait le Président d’avoir tout le pouvoir. Le système s’équilibre si le parlement n’a pas les mêmes couleurs que le pouvoir exécutif. Un mouvement s’organise dans ce sens.

« A présent, l’enjeu pour la gauche est de réussir les législatives. Une coalition empêcherait le Président d’avoir tout le pouvoir. »

— Julien Dohet

Pourquoi l’éventuelle élection de Le Pen est-elle un danger pour la démocratie et les libertés en France ?

Contrairement à l’image plus lisse qu’elle tente de se donner et que certains médias lui ont conférée, Le Pen a un discours et un programme profondément d’extrême droite. Par rapport à l’immigration, à la démocratie, à la fiscalité… C’est un vrai danger. Sans parler des troupes fascistes qui se sont tournées  vers Zemmour pour son discours plus radical. Elle a gardé le contact avec eux et ils vont revenir pour la soutenir. Le soir-même de l’élection, cela pourrait dégénérer. Ses sympathisants ont déjà été très violents durant la campagne. Ils ont attaqué des meetings ou des conférences de gauche. Ce danger supplémentaire, c’est une des principales différences avec Macron.

Pourquoi l’extrême droite s’oppose-t-elle aux syndicats ?

L’extrême droite s’oppose à toute forme de contre-pouvoir dans la société. C’est le principe-même de son existence. Puisqu’elle incarne soi-disant le peuple, « la nation », il ne peut donc, dans ce modèle, y avoir de contestation. Or, les vrais syndicats sont un contre-pouvoir. Je ne parle pas ici des syndicats de façade qui pactisent en permanence avec le patronat.

L’extrême droite est favorable au capital et aux entreprises, c’est un allié du patronat. Je peux vous donner deux exemples. En Belgique, la proposition de loi du Vlaams Belang pour un contrôle très strict de l’accès aux allocations de chômage. Un autre exemple : les attaques perpétrées contre les locaux de différents syndicats, notamment le siège de la CGIL (Confédération générale italienne du travail) à Rome en octobre dernier.

Pourquoi et comment devons-nous combattre l’extrême droite et ses idées ?

Premièrement, il faut décoder les discours de l’extrême droite pour empêcher sa normalisation, sa banalisation. Ce sont les mêmes, ils n’ont pas changé. Mais il faut aussi dénoncer les discours d’autres partis traditionnels qui utilisent des éléments de langage de l’extrême droite pour ne pas perdre leur électorat au profit de l’extrême droite. Pensons par exemple au président du MR, Georges-Louis Bouchez qui avait déclaré qu’il avait plus de respect pour Zemmour que pour Pécresse.

Deuxièmement, il faut l’empêcher de se structurer. Un exemple : en février 2019, Théo Francken, député N-VA à l’époque et ex-secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, souhaitait organiser une conférence pour présenter son livre contre l’immigration. Le front antifasciste et la FGTB se sont structurés pour empêcher sa venue. La conférence n’a pas pu avoir lieu. Ce travail d’isolement est particulièrement important pour les empêcher de devenir fréquentables. L’extrême droite surfe sur les thèmes chers à la gauche. Elle prétend qu’elle défend les personnes précaires, les travailleurs, le pouvoir d’achat. Le groupuscule d’extrême droite Nation voulait récupérer la fête des travailleurs en organisant une action le 1er mai à Liège en 2021. Cette action a été empêchée par une mobilisation du front antifasciste. Le 1er mai doit rester un symbole fort de la gauche syndicale, associative et politique.

En Flandre, selon les sondages, une personne sur quatre envisage de voter pour le Vlaams Belang. Y a-t-il de quoi s’inquiéter pour la Wallonie et/ou Bruxelles ?

Pour l’instant à Bruxelles et en Wallonie la situation est sous contrôle, mais il reste deux ans avant les prochaines élections. Nous devons rester vigilants. Nous devons empêcher que les nationalistes flamands ou l’extrême droite trouvent des alliés du côté francophone pour former, par exemple, une coalition gouvernementale. Pour cela, des initiatives comme celle de la coalition 8 mai sont intéressantes. Cette dernière propose de refaire du 8 mai, jour où l’Allemagne nazie a été vaincue en 1945, un jour férié en Belgique. Cela permet de créer des liens entre le Nord et le Sud du pays, de lutter ensemble contre l’extrême droite.

Il ne faut pas non plus négliger l’éventuel impact des résultats des élections françaises chez nous. En effet, le Rassemblement National pourrait s’allier avec des groupuscules d’extrême droite wallons pour avoir un équivalent en Belgique francophone. Il pourrait proposer des financements, des moyens humains, notamment dans la zone frontalière avec le Nord de la France, par exemple. Le danger est là. Il faut le combattre !

Quelles leçons en tirer pour les prochaines élections en Belgique en 2024 ?

Il y a deux leçons à tirer. Quand la droite prétend faire barrage à l’extrême droite, applique un programme de destruction des conquêtes sociales, cela crédibilise et rend plus acceptables les thèses de l’extrême droite. C’est ce que nous montre le bilan de la présidence de Macron (2017-2022). Quand la gauche au pouvoir trahit son électorat, elle crée également  une désillusion (cf. le bilan de la présidence de François Hollande). Il y a des gens qui se demandent où se situe la différence entre la gauche et la droite.

L’autre leçon à tirer à l’analyse de la présidence de François Hollande c’est qu’il faut pousser les partis de gauche à appliquer un vrai programme de gauche et à proposer  des solutions. En Belgique, le jobs deal, avec l’attaque sur la journée des 8h, c’est un boulevard pour l’extrême droite. La gauche applique des mesures de droite et déçoit sa base électorale. La mobilisation sociale qui précède des élections est celle qui va porter la gauche au pouvoir en mettant au cœur des débats les questions socio-économiques et non les questions identitaires, institutionnelles…

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