Ils étaient 15.000. Aides familiales, travailleuses et travailleurs du secteur public et du privé, travailleurs APE, personnel titres-services, enseignants, acteurs de la culture, de l’éducation permanente, de la santé, de la petite enfance… Le 16 juin dernier, Namur a vécu une journée de mobilisation historique. Un front commun élargi au monde associatif a démontré, avec une force rare, que les Wallonnes et les Wallons refusent de payer l’addition des choix politiques d’une majorité qui frappe délibérément celles et ceux qui vivent de leur travail.
Un cortège comme on n’en voit pas souvent

10h30. Derrière la gare de Namur, le thermomètre grimpe déjà. Des trains en provenance de toute la Wallonie déversent des milliers de travailleuses et de travailleurs. Des percussions ouvrent le cortège formé de 15.000 manifestants. Une foule dense, déterminée et en colère. Le message envoyé au gouvernement MR-Engagés est clair et massif.
Sur les pancartes et banderoles, les slogans résument l’essentiel : « On ne paiera pas pour leur choix », « L’addition, on la refuse », « Avec les Engagés et le MR, tout augmente sauf les salaires ». La diversité des cortèges dit l’ampleur de la colère : des blouses
de soignants voisinent avec des tabliers de garde-enfants, des pancartes d’enseignants côtoient des drapeaux de syndicats de la construction. C’est toute la société wallonne qui marche.
On tire sur l’élastique depuis un an.
Nathalie, aide familiale à Charleroi, 52 ans
Bientôt, on n’y arrivera plus.
Une multitude de secteurs, une seule colère
Ce qui frappe, c’est une mobilisation transversale, qui dit l’ampleur des ravages causés par la politique des Gouvernements.
Les enseignant·es sont là, nombreux, furieux. Les travailleur·euses APE sont là aussi : 70.000 emplois menacés dans le secteur nonmarchand, c’est une bombe sociale qu’on ne peut pas ignorer. Les travailleur·euses titres-services ont fait le déplacement, eux qui voient des actionnaires s’enrichir sur l’argent public pendant que leurs salaires stagnent. Les aides familiales et les garde-malades sont présents, eux qui font du lien social au quotidien et qui galeraient déjà avant les nouvelles coupes.
Les travailleur·euses des crèches et des maisons de repos portent leurs banderoles. Le secteur de la culture et de l’éducation
permanente s’est mobilisé. Les fonctionnaires wallons ont répondu à l’appel de la CGSP à la grève, fermant l’ensemble des administrations régionales. Le secteur de l’insertion socioprofessionnelle est représenté. Associations de soutien aux familles en difficulté, aux jeunes en souffrance, aux femmes victimes de violence.
Le monde associatif a répondu à l’appel du front commun élargi. C’est ce caractère élargi, interprofessionnel et inter-associatif qui a, aussi, donné à cette journée une résonance particulière.
Je suis enseignant depuis 18 ans. On n’a jamais été autant méprisés. On nous dit qu’on coûte trop cher, pendant que des entreprises fraudent des millions de l’argent de la formation. C’est inacceptable.
Marc, professeur de mathématiques dans le secondaire, Liège
Ils ont le choix. Et ils choisissent de nous faire mal.
C’est Jean-François Tamellini, Secrétaire général de la FGTB wallonne, qui prononce le discours de clôture devant le Parlement wallon. Un discours coup de poing, accueilli par une foule électrisée, qui a nommé sans ménagement les injustices et les contradictions du gouvernement MR-Engagés.
« Ils nous disent qu’ils n’ont pas le choix ! » a lancé Jean-François Tamellini. Avant de rappeler, une à une, les absurdités d’une
politique qui punit les uns pour enrichir les autres : supprimer les repas chauds à l’école pour 55.000 enfants en difficulté, tout en permettant à ceux qui touchent plus de 340.000 euros de salaire de ne plus payer de cotisations. Faire payer un minerval de 1.200 euros à six étudiants sur dix, tout en laissant les banques s’enrichir sur le dos de tous.
Ils prétendent qu’ils n’ont « Pas le choix de nous faire payer 43% d’impôt en moyenne, pendant que les plus riches n’en payent que 23% maximum ! » Pas le choix de menacer 70.000 emplois en APE « pendant qu’ils sont occupés à garantir des postes à 500.000 euros à leurs amis ». Pas le choix d’attaquer la fonction publique, de casser le statut des agents, de maltraiter les enseignants, d’enfoncer les titres-services, d’abandonner les aides familiales.
Je travaille en titres-services depuis douze ans. Les actionnaires de notre société touchent des dividendes records. Nous, on n’a pas eu d’augmentation de salaire depuis deux ans. L’argent public devrait servir à améliorer nos conditions, pas à gaver des actionnaires privés.
Soraya, travailleuse titres-services, Brabant wallon
Mais la conclusion du Secrétaire général de la FGTB wallonne est sans appel : « Evidemment qu’ils ont le choix ! Evidemment qu’ils peuvent choisir une autre voie ! Mais ils choisissent délibérément de nous faire mal. »

« Evidemment qu’ils ont le choix ! Evidemment qu’ils peuvent choisir une autre voie ! Mais ils choisissent délibérément de nous faire mal. »
— Jean-François Tamellini, Secrétaire général de la FGTB wallonne
MR et Engagés : le cumul des coups
Ce qui rend la situation particulièrement explosive, c’est l’effet de cumul. Les mêmes partis, MR et Engagés, sont aux commandes à la fois au niveau fédéral et en Wallonie. Leurs coups s’additionnent, se superposent, s’amplifient. Pensions gelées, index traficotés, salaires bloqués, chasse aux malades, exclusions qui poussent les demandeur·euses d’emploi dans la misère et par-dessus tout cela, les mesures wallonnes spécifiques qui frappent les secteurs vitaux de la Région.
J’ai 22 ans de carrière dans l’administration wallonne. Le statut, c’est ce qui me permettait de faire mon travail sans pression politique, sans craindre d’être sanctionné si je ne suis pas aux ordres. En le cassant, ils ne s’attaquent pas à un privilège : ils s’attaquent à l’indépendance du service public. Et c’est toute la population qui va le payer.
Fabrice, Service Public de Wallonie, Namur
Après le cortège, la pression politique continue

La manifestation s’est terminée sans incident, vers 12h30 à la Confluence, face au Parlement wallon. Mais la journée ne s’est pas arrêtée là. À 13 heures, une délégation du front commun élargi a été reçue par les chefs de groupe du Parlement wallon. À 14h30, une entrevue avec le Ministre-Président Adrien Dolimont était programmée. La pression politique devait être maintenue.
Car les syndicats ne viennent pas en simples spectateurs. Ils viennent avec des revendications précises : arrêter les menaces sur les emplois APE, rétablir le statut de la fonction publique, cesser de taper sur l’enseignement et la jeunesse, faire marche arrière sur les réformes des droits d’enregistrement et de succession qui coûtent une fortune à la Région pour le seul bénéfice des plus riches. Et surtout : ne pas confirmer, lors du prochain conclave budgétaire wallon, que c’est encore aux travailleur·euses de payer l’addition.
Notre association accompagne des femmes victimes de violence. On a perdu 15% de nos subsides en un an. On va devoir fermer un accueil d’urgence. Ce ne sont pas des chiffres abstraits : ce sont des femmes qui vont se retrouver à la rue.
Isabelle, directrice d’une maison d’accueil pour femmes, province de Liège
Jean-François Tamellini met en garde au nom de la FGTB wallonne : « Nous allons aller leur dire aux parlementaires que s’ils n’entendent pas notre colère, s’ils ne comprennent pas qu’ils doivent changer leur copie, s’ils continuent à s’essuyer les pieds sur nos emplois et nos vies alors nous n’aurons pas d’autre choix que de durcir nos actions. »
La suite : la balle est dans le camp du gouvernement
15.000 personnes dans la rue, c’est un message qui ne peut être ignoré. La FGTB wallonne et ses partenaires du front commun ont démontré que la mobilisation est possible, que l’unité syndicale et associative tient, et que la colère est profonde, durable et légitime.
La balle est désormais dans le camp du gouvernement wallon. Le prochain conclave budgétaire sera un test : soit le gouvernement entend le signal envoyé par les rues de Namur, soit il confirme son mépris pour celles et ceux qui font tourner la Wallonie au quotidien. Dans ce second cas, Jean-François Tamellini l’a dit clairement, il faudra être prêts à aller plus loin. Quitte à arrêter le pays s’il le faut.
