Syndicats biélorusses : entre interdiction et exil

Syndicats biélorusses : entre interdiction et exil

Selon l’indice de la CSI, la Biélorussie figure – pour la sixième année consécutive – parmi les dix pires pays au monde en matière de droits des travailleurs et de libertés syndicales. Ces dernières y sont inexistantes et le dialogue social n’est rien d’autre qu’une mascarade politique. Syndicats Magazine s’est entretenu avec Maksim Pazniakou, vice-président du Congrès biélorusse des syndicats démocratiques (BKDP), qui était en Belgique dans le cadre du Congrès de la FGTB.

Une spirale de répression

Les syndicats sont sous pression depuis la création du pays, mais la véritable spirale de répression a commencé en 1995. Cette année-là, Aleksandr Loukachenko, élu président en 1994, a suspendu – par décret présidentiel – les activités du Syndicat libre du Bélarus (SPB) et du syndicat des travailleurs du métro de Minsk. Plus tard dans l’année, des restrictions au droit de grève ont également été imposées, des dirigeants syndicaux ont été arrêtés et les forces de police ont été mobilisées pour briser une grève des travailleurs du métro.

Depuis lors, la situation des libertés syndicales dans le pays n’a cessé de se dégrader. Maksim Pazniakou est bien placé pour en témoigner. Élu vice-président du BKDP – qui représente les syndicats indépendants – en 2019, il explique comment ces derniers ont reçu le coup de grâce en 2022.

« Cette année-là, Loukachenko a officiellement interdit les syndicats indépendants, ainsi qu’une grande partie des organisations de la société civile. Les organisations de défense des droits humains, celles actives dans la protection de l’environnement, dans la promotion de la langue bélarusse et d’autres enjeux de société ont été dissoutes. Au total, plus de 200 organisations », raconte Maksim.

Des syndicats d’État

« Dans la vision du monde de Loukachenko, il n’y a de place que pour des syndicats contrôlés par le gouvernement. Il reste fidèle au système soviétique, dans lequel les syndicats font partie de l’appareil d’État et exercent un contrôle sur tout ce que font les travailleurs dans les usines, les entreprises et les autres lieux de travail », poursuit Maksim.

Dans la vision du monde de Loukachenko, il n’y a de place que pour des syndicats contrôlés par le gouvernement.

Maksim Pazniakou, vice-président du Congrès biélorusse des syndicats démocratiques (BKDP)

Non seulement les syndicats indépendants sont interdits, mais les travailleurs et travailleuses sont également tenus d’adhérer à un syndicat contrôlé par le gouvernement. Ne pas être affilié est considéré comme un signe d’opposition à la politique du gouvernement. Environ 90 % des travailleurs sont membres de l’un de ces syndicats d’État.

« Cela signifie aussi que le dialogue social n’est, en réalité, qu’une mascarade. « Il repose normalement sur trois parties : les travailleurs, les employeurs et le gouvernement. Au Bélarus, les deux premiers sont contrôlés par le troisième. Il est donc impossible de mener une action collective, ou de faire grève », précise Maksim. »

Travail forcé

Le Bélarus ne connaît pas seulement une absence totale de droits syndicaux. Les conditions de travail y sont également déplorables. Maksim explique : « Les technologies utilisées dans les usines datent encore de l’époque soviétique et il n’y a pas d’argent pour les moderniser. Les employeurs obligent les travailleurs à prester des journées de travail toujours plus longues et nous observons de plus en plus de formes de travail forcé, en particulier chez les enfants dans le secteur agricole. »

Maksim ajoute également qu’au Bélarus, travailler est – dans les faits – une obligation. Si vous ne travaillez pas, vous devez payer des tarifs plus élevés pour les services publics, tels que l’électricité et l’eau. En outre, vous devez justifier votre situation de chômage devant une commission. Après leurs études, les diplômés sont tenus de travailler pendant plusieurs années dans une entreprise désignée par le gouvernement. En cas de refus, ils doivent rembourser les frais de leur formation.

Prisonniers politiques

Malgré les violations constantes des droits humains et les conditions de travail déplorables, le pays dispose tout de même d’un système de sécurité sociale qui fonctionne. En cas de maladie, il est possible de consulter un médecin, d’obtenir un certificat médical et de continuer à percevoir une partie de son revenu.

« Ce système existait déjà à l’époque de l’Union soviétique. Le principal problème des travailleurs et travailleuses biélorusses est le manque de liberté : liberté de choix, liberté d’association et libertés démocratiques. En outre, la police peut contrôler votre téléphone à tout moment, dans la rue ou sur votre lieu de travail. Elle vérifie si vous avez « liké » des publications d’organisations, de journalistes ou de syndicats que l’État a qualifiés d’extrémistes. En cas d’‘infraction ‘, vous pouvez être emprisonné pendant quinze à trente jours. »


« Le principal problème des travailleurs et travailleuses biélorusses est le manque de liberté : liberté de choix, liberté d’association et libertés démocratiques.  »

— Maksim Pazniakou, vice-président du Congrès biélorusse des syndicats démocratiques (BKDP)

Depuis 2020, l’on a dénombré plus de 4 000 prisonniers politiques au Bélarus. Environ un millier d’entre eux sont encore détenus aujourd’hui. Ces deux chiffres sont colossaux pour un pays qui compte huit millions d’habitants.

Parmi les prisonniers politiques figurent également de nombreux membres de syndicats indépendants. « Depuis 2020, plus de septante de nos camarades ont fait l’objet de poursuites pénales. Actuellement, 21 d’entre eux sont toujours en détention. Certains ont été condamnés à quinze ans de prison. »

L’exil

Maksim fait lui aussi l’objet de poursuites pénales et un mandat d’arrêt a été délivré contre lui pour « soutien à l’extrémisme ». S’il retournait au Bélarus, il risquerait une peine de prison de sept à dix ans.

« La police se présente trois à quatre fois par an chez ma mère ou chez ma sœur. C’est une manière d’exercer en permanence une pression sur moi et sur ma famille », raconte Maksim.

La quasi-totalité du mouvement démocratique biélorusse se trouve aujourd’hui en exil ou en prison. Les organisations concernées exigent la libération immédiate de tous les prisonniers politiques avant qu’un dialogue avec Loukachenko puisse être envisagé.

Selon Maksim, un tel dialogue est  aujourd’hui encore irréaliste, mais il reste optimiste quant à l’avenir. « Je suis plus jeune que Loukachenko et il ne pourra pas rester au pouvoir éternellement. C’est peut-être la chose la plus positive qui me vient à l’esprit aujourd’hui. La situation internationale est actuellement très compliquée. Partout, nous voyons émerger de nouveaux dictateurs et dirigeants autoritaires, qui collaborent entre eux. Ils sapent le droit international et la démocratie. C’est pourquoi il est d’autant plus important que les organisations démocratiques et les institutions internationales continuent de s’organiser et d’exercer des pressions », conclut Maksim.

Manifestation pacifique à Minsk contre la proclamation illégitime des résultats de l’élection par Loukachenko en 2020.
Manifestation pacifique à Minsk contre la proclamation illégitime des résultats de l’élection par Loukachenko en 2020.
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