Commémoration du 8 mai : garder le cap moral

Commémoration du 8 mai : garder le cap moral

Le dimanche 10 mai, devant les portes – glaçantes – du Fort de Breendonk, s’est tenue la commémoration annuelle du 8 mai. Ce jour-là, en 1945, l’Allemagne nazie capitulait, mettant officiellement fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe. Réunis au sein de la Coalition 8 mai, syndicats, organisations de la société civile, descendants de victimes et antifascistes étaient venus nombreux donner corps à cette journée ensoleillée et chargée d’émotion.

Initialement construit comme fortification militaire défensive, le Fort de Breendonk fut transformé durant l’occupation allemande en « SS-Auffanglager », autrement dit un camp pour prisonniers politiques. Résistants, communistes, militants syndicaux, Juifs et opposants politiques y furent enfermés dans des conditions inhumaines. Beaucoup n’y survécurent pas. D’autres furent déportés vers des camps de concentration comme Auschwitz ou Ravensbrück.

Une horreur assourdissante

Le président de la FGTB, Bert Engelaar, a entamé son discours par une invitation au silence. « Chuuut », a-t-il murmuré. Non pas pour commémorer dans la sérénité les horreurs qui se sont produites au Fort de Breendonk, mais pour laisser place aux échos du passé. « Ici, le vrai silence n’existe pas », a déclaré Engelaar. « Si l’on écoute attentivement, on l’entend. Le gravier qui crisse sous les pas. Les bottes qui frappent sourdement la terre. Sans hâte. Et, entre les deux, des sons plus difficiles à supporter : un souffle retenu ; une voix qui se brise avant même de trouver ses mots ; un sanglot qui ne peut exister. »


« Il ne s’agit pas de violence ouverte et assumée, mais de la manière dont des structures créent de la distance entre les êtres humains. Entre nous et eux. »

— Bert Engelaar, président de la FGTB

Car ce qui s’est passé à Breendonk ne doit jamais se reproduire. Ici, des hommes ont été brisés, des femmes anéanties. Pendant quatre ans, torture, exécutions, déshumanisation et haine y ont régné en maîtres. Bert Engelaar a également mis en garde contre la manière dont une politique antisociale peut, silencieusement, marcher dans les pas du fascisme. « Il ne s’agit pas de violence ouverte et assumée, mais de la manière dont des structures créent de la distance entre les êtres humains. Entre nous et eux. Entre ceux qui ont des droits et ceux qui doivent attendre sur le bas-côté. Ou entre ceux que l’on voit et ceux qui disparaissent dans un enchevêtrement de procédures. »

Les femmes dans la Résistance

Cette année, la commémoration mettait également à l’honneur les femmes et le rôle crucial qu’elles ont souvent joué dans la résistance au fascisme. Luc Triangle, président de la Confédération syndicale internationale (CSI), a ainsi explicitement évoqué le rôle des femmes durant la Seconde Guerre mondiale. Des femmes qui ont organisé une résistance active contre l’occupation nazie. Des noms comme Octavie Van Gaever, Andrée De Jongh et Amelia Briers ont été cités comme exemples de femmes ayant affronté la persécution, l’emprisonnement et la violence. Luc Triangle a également établi un lien entre la lutte historique et la lutte actuelle contre l’extrême droite.

« Lorsque les inégalités économiques augmentent et que les droits démocratiques sont vidés de leur substance, les gens sont dressés les uns contre les autres », a-t-il affirmé. « Sur la base de l’origine, de la religion, de la couleur de peau ou du genre. » Luc Triangle a également souligné que les syndicats constituent, à l’échelle mondiale, les plus grandes forces d’opposition à l’extrême droite et aux élites économiques qui tentent de démanteler les droits démocratiques.

« Le recul ne fait pas de bruit »

L’écrivaine et actrice Elisabeth Lucie Baeten a, elle aussi, insisté dans son discours sur la manière dont les reculs s’insinuent souvent silencieusement. « Ce qu’il y a de plus dangereux dans le recul, c’est qu’il ne fait pas de bruit », a-t-elle déclaré. « Il n’entre pas avec un rouleau compresseur, mais avec un burin. Qui entaille d’abord, puis démolit. Morceau par morceau. » Elle a expliqué que, si nous ne les défendons pas, les droits et l’égalité ne disparaissent pas d’un seul coup, mais à travers de petits glissements auxquels on s’habitue peu à peu.

Ellen De Soete, cheville ouvrière de la Coalition 8 mai, a lancé un appel clair à la solidarité et à la résistance. Elle a rappelé que le fascisme n’avait pas été vaincu par des idées abstraites, mais par « des gens ordinaires, qui ont fait preuve d’un courage extraordinaire ». Elle a ajouté que « la paix et la justice ne viennent pas d’elles-mêmes, elles demandent du courage. Elles demandent des personnes qui refusent de plier. Aujourd’hui, nous ne plantons pas de silencieux souvenirs, nous plantons la résistance. »

Fête des mères

L’un des moments les plus bouleversants de la commémoration est venu de Simon Gronowski. Ce survivant de la Shoah, âgé de 94 ans, a joué du piano sur scène et a reçu un prix pour son engagement constant contre la haine et le fascisme.

Lorsqu’il était encore enfant, Simon Gronowski a échappé à la déportation après que sa mère l’a poussé hors d’un train de déportation en marche, en direction d’Auschwitz. « Ma mère m’a donné la vie une deuxième fois lorsqu’elle m’a poussé hors de ce train en marche », a-t-il raconté. Sa mère et sa sœur n’ont pas survécu. En ce jour de Fête des mères, il a ainsi rappelé un ultime sacrifice d’amour et de résistance.

Peut-être que le plus grand signe de résistance de Simon Gronowski aujourd’hui réside dans la manière dont, à 94 ans, il continue à jouer de la musique : visiblement heureux, animé d’une joie de vivre qui refuse de se laisser briser par le passé. Des deux mains, il semble saisir la vie, malgré tout ce qui lui a été arraché.

En recevant sa distinction, il a répété le message qu’il porte depuis des années : « Vive la paix, la démocratie et l’amitié entre les peuples. »

La paix, partout

L’avocat spécialisé en droits humains Alexis Deswaef a, lui aussi, établi des parallèles entre le passé et les guerres et génocides contemporains. Il a notamment évoqué l’Ukraine, le Darfour et Gaza, affirmant que la mémoire de la Shoah nous oblige à continuer à nommer les crimes d’aujourd’hui. « Nous ne pouvons jamais nous taire, ni sur la Shoah, ni sur aucun autre génocide », a-t-il déclaré.

« Nous ne pouvons jamais nous taire, ni sur la Shoah, ni sur aucun autre génocide. »

— Alexis Deswaef, avocat spécialisé en droits humains

Il a également précisé qu’il ne fallait pas oublier que, si le 8 mai fut notre libération, la guerre faisait encore rage en Asie, jusqu’aux catastrophes d’Hiroshima et de Nagasaki. Tout comme le 8 mai 1945 fut aussi la date des massacres de Sétif et Guelma, en Algérie. Des milliers de civils algériens y perdirent la vie. Et ce, alors même que cent mille Algériens avaient combattu côte à côte avec leur oppresseur colonial contre les Allemands.

La commémoration s’est achevée par un appel collectif à faire à nouveau du 8 mai un jour férié officiel en Belgique. Non seulement comme moment de mémoire, mais aussi comme avertissement. Car à Breendonk, dimanche, un message a surtout résonné avec force : la démocratie, la solidarité et la dignité humaine doivent toujours être défendues, encore et encore.


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