Claudine Marissal : « Depuis le Moyen Âge, on fait une différence entre les bons et les mauvais pauvres »

Claudine Marissal : « Depuis le Moyen Âge, on fait une différence entre les bons et les mauvais pauvres »

« L’histoire des droits sociaux, c’est une très belle histoire. Elle est étroitement liée à celle de la pauvreté, ou plutôt de la lutte contre la pauvreté. » Claudine Marissal, Docteure en Histoire contemporaine, de l’ULB, donnait récemment une conférence intitulée « Des combats et des rêves », dans le cadre de l’exposition « Le Droit de Vivre », du Cepag, au Musée de Folklore vie frontalière, à Mouscron. Rencontre.

La sécurité sociale : des combats et des rêves

On débute au dix-neuvième siècle. L’ouvrier est un outil. Sans droit, sans éducation, il est soumis aux volontés patronales. « La Belgique est l’un des premiers pays à s’être industrialisé. On est dans une période de splendeur économique. Le textile, les charbonnages, la métallurgie sont en plein essor. En parallèle, les inégalités sont profondes, la détresse est immense. Les patrons ont tous les droits, les ouvriers n’en ont aucun. »

Pas de droits politiques, pas de droit à l’instruction, pas de droits syndicaux, pas de politique de soins. Des enfants commencent à trois ans, dans les usines textiles. Tout mouvement de grève est interdit, et se solde par de la prison. Les contrats de travail n’existent pas, et l’ouvrier est même présumé coupable des accidents de travail qui lui arrivent.

La « loi sur le vagabondage » punit les hommes qui ne sont pas au travail, et réprime les pauvres, les mendiants, les chômeurs. « Il existe une corrélation entre ces lois sur le vagabondage et le travail forcé. Depuis le Moyen Âge, on fait la différence entre les bons et les mauvais pauvres. Les « bons » pauvres, ce sont ceux qui ne sont pas capables de travailler : les malades, les personnes âgées. Ceux-là « méritent » qu’on les aide. Les « mauvais » pauvres, ce sont ceux qui sont vus comme capables, mais qui ne travaillent pas. On les stigmatise, on les met au travail forcé… Cette version du mauvais pauvre revient de manière récurrente à travers les époques, pour justifier les politiques de répression. »


« Cette version du mauvais pauvre revient de manière récurrente à travers les époques, pour justifier les politiques de répression.« 

Claudine Marissal, historienne

Vent de contestation

Ce mépris de la classe ouvrière, du pauvre de l’époque en général, génère évidemment un vent de contestation. Chez les travailleurs eux-mêmes, mais même quelques membres de la bourgeoise s’interrogent sur la condition ouvrière de l’époque. « L’industrie est un champ fertile, où chaque homme devrait avoir sa tâche et trouver sa récompense. Nous la transformons en arène de combat, où les plus forts emportent le butin, laissant aux faibles la ruine et la désolation », écrivait le docteur en droit, avocat et journaliste belge Edouard Ducpétiaux en 1843. « Quelle est la base actuelle des relations entre le maître et l’ouvrier? L’égoïsme. Chacun pour soi, c’est-à-dire tout pour soi, et rien ou le moins possible pour les autres. Voilà le mal. Une lutte aveugle et acharnée devait naître de cette opposition d’intérêts, de ce défaut d’union. » Une définition d’époque qui résonne encore aujourd’hui.

La solidarité n’est pas une notion que l’on défend au dix-neuvième siècle, poursuit Claudine Marissal. « Les gouvernements catholiques et libéraux considèrent alors que les ouvriers sont responsables de leur pauvreté. Ils refusent toute intervention, préférant défendre les « vertus de la prévention ». Des œuvres charitables apportent des aides momentanées aux plus démunis, mais tout cela ne dépend encore que d’initiatives privées, de dons. »

Les premières lois sociales

« Les premières lois sociales seront crées entre 1887 et 1914. Les unions professionnelles sont reconnues en 1898. C’est là que la Commission syndicale verra le jour. C’est l’ancêtre de la FGTB. »

Claudine Marissal / Photo archives FGTB

De la charité à la solidarité

L’histoire de la sécurité sociale est connue. Des caisses de secours mutuels commencent à s’organiser, sur base volontaire d’abord. Des solutions qui restent insuffisantes face à une pauvreté rampante. Les organisations ouvrières se structurent, avec dès 1885 la création du POB, de coopératives, des premiers syndicats…

Les émeutes de 1886, qui touchent fortement le bassin wallon, déclenchent le progrès social. De Liège à Charleroi, le monde du travail s’enflamme, dans un contexte de grave crise économique. Une fois encore, le monde ouvrier en paie le prix fort. 19 ouvriers sont tués dans les fusillades de Roux, de nombreux autres sont blessés. 18 seront inculpés, dont des leaders syndicaux qui seront condamnés à 20 ans de travaux forcés. Ils seront amnistiés 2 ans plus tard, sous la pression populaire, mais condamnés à l’exil. « La bourgeoisie a eu peur », poursuit Claudine Marissal. « S’en suivra une certaine prise de conscience, et la création d’une commission du travail. Les constats de cette commission sont alarmants. Les premières lois sociales seront crées entre 1887 et 1914. Les unions professionnelles sont reconnues en 1898. C’est là que la Commission syndicale verra le jour. C’est l’ancêtre de la FGTB. »

La période de l’entre-deux-guerres est émaillée de crises profondes. Migrations, retour de combattants, puis chômage massif dans les années 30. Pour éviter de nouveaux troubles sociaux, les lois sociales se développent. L’OIT est créée en 1919. On mettra en place, la même année, l’indexation des salaires. La journée des 8 heures en 1921, l’assurance obligatoire pour la pension, en 24-25. Jusqu’à, peu à peu, la création de la sécu, et de l’ONSS, en 1944.

Réhabiliter notre sécu

Le système est toujours le nôtre aujourd’hui, et est un amortisseur puissant contre la pauvreté. Pourtant, les attaques envers la sécurité sociale s’accumulent, et la vieille dame encaisse de nombreux coups. De même, les acteurs de la lutte contre la pauvreté s’accordent à le dire : de trop nombreux discours tiennent, encore aujourd’hui, le pauvre pour responsable de sa situation. « Dans les années 70, les théories néo-libérales se développent. On a vu un retour du discours stigmatisant sur la ‘paresse des chômeurs’. Des politiques d’activation voient le jour. Aujourd’hui, on est toujours dans cette optique de contestation de la protection sociale. Les décennies d’égalité, que l’on a connues jusqu’aux années 60, font figure d’exception dans l’Histoire. Le « rêve » semble prendre fin. Pourtant, la sécurité sociale est un rempart inédit contre la misère. C’est aux historiens de contribuer à sa réhabilitation. »


Un Mouscronnois, syndicaliste et héros de la résistance, à la tête de la sécu

L’exposition « Le droit de vivre« , co-organisée ici par PAC Mouscron et la FGTB Wapi – était accompagnée d’une présentation des collections du Musée de Folklore vie frontalière, sur l’origine de la sécurité sociale dans la région de Mouscron. Plusieurs documents étaient issus du « Fonds Marcel Sonneville », du nom d’un illustre citoyen de la Cité des Hurlus, né en1913, décédé en 2007. Mais qui était Marcel Sonneville? Véronique Vandevoorde, conservatrice, nous a ouvert les portes des impresssionnantes archives du musée, et nous en parle. « Marcel Sonneville a commencé sa carrière en tant que porteur de pain à la coopérative la Fraternelle. Il décide toutefois de se former : il prend des cours du soir à l’école industrielle. Ce qui lui permet de devenir ouvrier de la construction au sein des « Ouvriers du bâtiment réunis », puis de travailler comme secrétaire au Syndicat socialiste La Fraternelle. Il en deviendra le responsable du service chômage en 1934. »

Un refus face à l’UTMI

La guerre éclate quelques années plus tard. Marcel Sonneville refuse alors d’adhérer à l’Union des Travailleurs manuels et intellectuels (UTMI), organisation créée par Henri De Man, condamné pour collaboration à la libération. Il refuse également de fournir à l’UTMI le montant des caisses de La Fraternelle, ainsi que les livres comptables, et surtout la liste des affiliés. Face à ce refus, l’occupant lui interdira toute activité syndicale. Il entre alors en résistance. Il sera particulièrement actif dans la rédaction, l’impression et la diffusion de journaux clandestins de gauche.

A la libération, il deviendra secrétaire de la régionale de Flandre wallonne de la « Confédération générale du travail » (CGTB, l’ancêtre de la FGTB). Il côtoie l’ensemble du monde politique socialiste. Le 1er avril 1945, alors que la sécurité sociale vient de naître, il est engagé à l’Office National de Sécurité Sociale (ONSS) en qualité de chef de division. Il quitte alors une carrière politique prometteuse dans sa région d’origine. Il gravira tous les échelons de l’ONSS, jusqu’à en devenir administrateur général.

Résistance socialiste

Assises de la résistance socialiste, dans la propriété du sénateur Edward Van Eydonck à Zandhoven le 15 avril 1949.

A l’arrière plan : Madame Van Eydonck, Edward Van Eydonck et Marcel Sonneville / A l’avant, de gauche à droite : K. Huysmans et Achille Van Acker, député de l’arrondissement de Bruges à partir de 1927, membre du POB en 1940, président du PSB clandestin, ministre et premier ministre à plusieurs reprises. Image et description tirées du Fonds Marcel Sonneville, Musée de Folklore vie frontalière, Mouscron.

2 réactions sur “Claudine Marissal : « Depuis le Moyen Âge, on fait une différence entre les bons et les mauvais pauvres »

  1. très intéressant. Ne pas oublier toutes ces luttes et ne pas laisser faire ces saloperies qui essaient de rogner nos acquis.

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