« Il faut être en vie pour pouvoir agir. » À la Conférence sur la Paix, à Cotonou, la formule résonne avec une force particulière. Autour de la table, des syndicalistes venus de plusieurs pays africains et européens racontent des réalités très différentes. En de nombreux endroits du monde, elles sont particulièrement dures. Des travailleurs sont enlevés, des villages déplacés ou brûlés, des lieux de travail deviennent des zones dangereuses.
La Conférence sur la Paix, organisée à Cotonou par la Confédération syndicale internationale (CSI) et la CSA-Bénin en parallèle du Forum social mondial, part d’un constat : il n’y a pas de travail décent ni de progrès social sans paix et sécurité. Mais quelle peut être la place des syndicats dans cette construction de la paix ?
Pour Anselme Amoussou, secrétaire général de la CSA-Bénin, la réponse commence par une conception plus large de l’action syndicale. « L’action syndicale continue d’être liée – à tort – à la seule action salariale, alors que notre lutte consiste aussi à préserver la dignité humaine, à promouvoir la justice sociale et à construire la paix et un modèle de société juste. Les organisations syndicales ne peuvent pas rester spectatrices. »
La paix n’est pas l’absence de guerre
Le docteur Expédit Ologou, politologue et chercheur, rappelle une évidence. « La paix, ce n’est pas l’absence de guerre. Autrement dit, un pays peut ne pas être en guerre sans que ses citoyens vivent pour autant une existence sûre et paisible. Les Peuls décrivent la paix come l’état de bonne santé de la société au plan sécuritaire, économique, social… La sécurité humaine suppose que le citoyen puisse être à l’abri de la peur, du besoin et de l’indignité. »
Le lien avec l’action syndicale est évident. Défendre la justice sociale, les droits et la dignité des travailleurs et travailleuses, c’est là le cœur du combat syndical. Et dans un monde en perpétuelle mutation, la solidarité internationale joue un rôle crucial: « Pour bâtir des passerelles, partager nos expériences et agir ensemble. »
Pour Eric Manzi, de la CSI-Afrique, les questions de paix et de démocratie influencent directement les conditions de travail. « Nous devons aller au-delà de l’agenda classique des syndicats. Les guerres et les conflits détruisent des équipements et des lieux de travail. » Dans ces situations, les droits des travailleurs sont souvent bafoués et les syndicats eux-mêmes évoluent dans un contexte incertain.
« Partir au travail, ne pas être certain de revenir »
Plusieurs travailleurs et responsable syndicaux ont témoigné de la réalité du terrain.
Au Niger, Sani Aïssatou Garba, juriste – mais aussi point focal pour les travailleurs·euses migrants·es au Niger et présidente du comité des femmes de l’USTN – raconte des villages déplacés, des kidnappings, des meurtres et des organisations syndicales qui ne parviennent plus à atteindre les zones les plus reculées. « Partir au travail, ce n’est pas être certain de revenir le soir. Or il faut être en vie pour pouvoir agir. C’est ça, la situation au Niger aujourd’hui. »
L’insécurité est plus forte dans les campagnes que dans les villes. Certains lieux de travail se trouvent dans les zones où opèrent des groupes terroristes. Les travailleurs de l’enseignement, de la santé ou du développement y sont directil est président de la CSC-Congoement confrontés. Le travail syndical y est particulièrement difficile.
Au Mali, Mohamed Traoré, membre du bureau exécutif du syndicat UNTM, permanent syndical décrit lui aussi les conséquences directes de la crise sécuritaire sur le travail. En 2023, un représentant des travailleurs a été enlevé par un groupe terroriste avant d’être tué. Plus récemment, le 4 juin, un autre leader syndical était enlevé. Il a finalement été libéré, grâce à un contact permanent entre la centrale syndicale et les autorités.
La crise sécuritaire se double d’une crise énergétique. Des entreprises ont fermé leurs portes ou réduit leurs effectifs. Dans les régions frontalières, les difficultés s’accumulent. « Les gens souffrent. La crise sécuritaire que traverse le Mali, ce sont les travailleurs qui en subissent les effets. »
Une frontière qui ferme, des emplois qui disparaissent
Tous les pays représentés à Cotonou ne vivent évidemment pas les mêmes situations.
Africain Biraboneye, secrétaire général de la CESTRAR (Rwanda), indique que le conflit avec la République démocratique du Congo a, lui aussi, des conséquences directes pour les travailleurs et travailleuses. Un conflit qui n’empêche d’ailleurs pas les liens entre les populations et même les syndicats des deux pays. À Cotonou, les syndicalistes rwandais et congolais se décrivent eux-mêmes comme « des frères jumeaux ». « Le conflit, c’est celui des multinationales, pas des gens. Des personnes passent quotidiennement la frontière pour travailler dans l’un ou l’autre pays. Lorsqu’elle ferme, ce sont des emplois et des revenus qui disparaissent. »
Fidèle Kiyangi, président de la CSC-Congo, confirme. Il décrit une situation sécuritaire particulièrement difficile dans l’est de la RDC, avec des conséquences humaines, économiques et écologiques, des populations contraintes à l’exode et un tissu économique profondément affecté.
Derrière les discussions sur la paix et la sécurité, une même réalité revient donc constamment : ce sont les travailleurs et travailleuses qui paient la note. Parfois au prix de leur vie.
Le syndicat doit être « contemporain de son époque »

Pour Expédit Ologou, ces évolutions imposent aussi aux organisations syndicales de réfléchir à leurs propres moyens d’action. La revendication reste évidemment indispensable. Mais, selon lui, elle ne suffit plus. Car dans des zones où la sécurité n’est pas assurée, le rapport de force syndical lui-même se trouve fragilisé.
Les syndicats doivent donc développer de nouvelles capacités d’agir et « trouver leur place dans la construction des politiques publiques ». Cela passe notamment par davantage d’expertise et de travail de lobbying. Le chercheur invite notamment les organisations à disposer de chercheurs et d’experts capables de renforcer cette intervention, et d’oser « se mêler de politique », sans pour autant s’attacher à un parti…
« Lorsque les crises éclatent, les droits peuvent rapidement être mis entre parenthèses. Et pas uniquement dans les pays officiellement en guerre. » Au nom de la sécurité, les libertés sont régulièrement restreintes. Dans des États qui deviennent plus autoritaires, les syndicats doivent donc, selon lui, être capables d’asseoir leur légitimité. Une réalité qui dépasse de loin les situations africaines…
Anselme Amoussou résume le défi par une formule : « Le mot doit être contemporain de l’objet, dit-on lorsque l’on enseigne quelque chose à un petit enfant. Pour nous c’est la même chose. Le syndicat doit être contemporain de son époque. Pourtant, nous continuons à utiliser de vieilles armes. Et ça ne marche pas, nous allons d’échec en échec. »
Une solidarité aussi mondiale que le capital
Cette nécessité de s’adapter à l’époque et au monde vaut partout dans le monde. Pour Bert Engelaar, président de la FGTB, le constat part de l’organisation même de l’économie. « Le capital est international. Les chaînes de production sont mondiales. Il est temps que la solidarité le soit aussi, à la même dimension. On ne peut pas rater ce train-là. »
Cela ne signifie pas que les organisations syndicales européennes auraient un modèle à exporter ailleurs. Bien au contraire. « On n’a pas de leçons à donner. Les contextes sont différents, mais nos luttes se rejoignent. Parfois, on se ressemble beaucoup. On doit apprendre l’un de l’autre. »
Contextes différents certes, mais tous posent, à leur manière, la question du rapport de force, des droits des travailleurs et travailleuses et de la capacité du syndicat à peser sur les décisions.
Pour Bert Engelaar, cela implique aussi d’assumer le caractère politique de l’action syndicale. « Bien sûr que les syndicats font de la politique », rappelle-t-il. « Le syndicat constitue un contre-pouvoir – le seul contre-pouvoir- mais doit être capable de discuter avec des responsables politiques, pour faire avancer ses revendications ».
L’autre levier, c’est le terrain, qu’il ne faut jamais perdre de vue. « Le pire qui puisse nous arriver, c’est que les travailleurs ne se reconnaissent plus dans nos organisations. Il faut écouter, se rencontrer et savoir ce dont les gens ont réellement besoin. Et ce, autant à l’international que dans nos quartiers. »


