Face à l’austérité et à la guerre, faire front commun en Europe

Face à l’austérité et à la guerre, faire front commun en Europe

Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique… Les réalités diffèrent, mais partout en Europe, les travailleurs et travailleuses sont confrontés aux mêmes choix politiques : austérité, affaiblissement de la protection sociale et des services publics, tandis que des milliards sont mobilisés pour la militarisation.

Réunis au festival Manifiesta, à Ostende, des syndicalistes venus de plusieurs pays et fédérations européennes ont fait entendre une autre voix. Celle d’un mouvement syndical qui refuse de choisir entre justice sociale et paix et qui entend opposer à la peur une perspective commune : celle de la solidarité, de l’organisation et de la lutte.

« Le pain, la paix, la liberté ». Samuel Meegens, de la CGT française, rappelle ce vieux slogan de 1936. Près d’un siècle plus tard, les mots résonnent avec une actualité particulière. Car d’un pays à l’autre, les témoignages se répondent. Aux Pays-Bas, David van de Geer, de la FNV, décrit les conséquences très concrètes des politiques d’économies : diminution des cotisations sociales, augmentation des impôts, files d’attente, services sous pression, perte de confiance. Mais il insiste sur un point essentiel : l’austérité n’est pas une catastrophe naturelle. Elle résulte de choix politiques. Et un secteur semble précisément y échapper : la militarisation.

Des milliards pour préparer la guerre, l’austérité pour le reste

C’est l’un des fils rouges de la rencontre. Partout, les gouvernements expliquent qu’il faudrait se serrer la ceinture. Partout, pourtant, les dépenses militaires augmentent.

Tea Jarc, de la Confédération européenne des syndicats, résume cette contradiction : des millions et des millions sont disponibles pour les armes pendant que les hôpitaux, les services publics et les besoins sociaux attendent.

Pour Ulrike Eifler, d’IG Metall en Allemagne, nous vivons à cet égard un moment historique. Crise économique, urgence climatique, guerres, poussées autoritaires : ces crises se superposent et alimentent la peur. En Allemagne, la crainte du déclin économique accompagne désormais la construction d’une puissance militaire considérable, avec le risque que celle-ci se fasse au détriment des soins de santé, des services publics et du bien-être collectif.

Et la militarisation ne s’arrête pas aux budgets. Elle interroge directement le monde du travail : à quoi et à qui notre travail doit-il servir ? Cette question traverse déjà les frontières. Dockers qui refusent de charger certaines cargaisons, travailleurs qui s’interrogent sur la finalité de leur production, salariés qui refusent que leur métier soit détourné au profit de la guerre : derrière ces actes apparaît une conviction commune. Les travailleurs et travailleuses ne sont pas condamnés à assister passivement à la marche du monde vers une guerre dont aucune population ne veut.

La peur divise. Le syndicat rassemble.

« Une société en paix, c’est d’abord une société dans laquelle on n’a pas peur », pose Selena Carbonero Fernandez, de la FGTB. Car la paix ne se résume pas à l’absence de bombes. La mère qui compte chaque euro au supermarché, le travailleur qui craint de perdre son emploi, celui qui ne sait plus s’il pourra payer son logement ou vieillir dignement ne vivent pas véritablement en paix. La peur de la guerre rejoint ainsi celles du déclassement, de la précarité et du dérèglement climatique.


« Une société en paix, c’est d’abord une société dans laquelle on n’a pas peur. On ne construit pas la sécurité sur un champ de ruines sociales. »

— Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale de la FGTB

Ces peurs sont réelles, mais elles ne viennent pas de nulle part. Elles sont aussi produites par un système économique qui organise l’austérité, concentre les richesses et impose une insécurité permanente. Et lorsque la politique n’y répond plus, l’extrême droite s’engouffre dans la brèche : elle ne supprime pas la peur, elle la détourne. Vers le migrant, le chômeur, l’étranger. Elle divise ainsi celles et ceux qui auraient intérêt à lutter ensemble.

Que voulons-nous défendre ? Un drapeau ? Ou une société faite de démocratie, de droits sociaux, de sécurité sociale, de services publics et de capacité à vivre ensemble ? Il y aurait une contradiction fondamentale à consacrer des milliards à protéger nos sociétés d’une menace extérieure tout en démantelant, au nom de l’austérité, ce qui les fait tenir de l’intérieur. On ne peut imposer des économies sur les pensions, la santé ou la transition climatique et considérer soudain que les contraintes budgétaires disparaissent lorsqu’il s’agit de dépenses militaires. « On ne construit pas la sécurité sur un champ de ruines sociales. »

Le mouvement syndical sait aussi comment faire reculer la peur. Elle recule lorsqu’un travailleur sait qu’il ne sera pas seul face à son employeur, lorsqu’une famille peut compter sur des soins de santé de qualité, lorsque des milliers de personnes descendent ensemble dans la rue. Sécurité sociale, services publics, droits sociaux, institutions démocratiques : rien de tout cela n’est tombé du ciel. Et c’est précisément parce que ces conquêtes ont été possibles que l’espoir n’a rien de naïf. La paix, au fond, c’est rendre aux gens la sécurité de vivre et la liberté d’espérer.

Nous avons du pouvoir, qu’en faire ?

Livia Spera, de la Fédération européenne des travailleurs des transports, rappelle que les travailleurs du secteur figurent parmi les premiers touchés par les politiques d’austérité. Mais ils sont également parmi les premiers à pouvoir agir. Les dockers peuvent bloquer des navires. Les cheminots, les travailleurs de la route, des ports et des transports font fonctionner des infrastructures dont toute l’économie dépend.

Tea Jarc élargit le constat : ce pouvoir existe dans tous les secteurs. Ce sont les travailleurs et travailleuses qui font tourner l’économie. Collectivement, ils disposent donc d’une capacité d’action considérable, d’un pouvoir. Encore faut-il savoir ce que l’on veut en faire.

Taxer les plus riches qui éludent l’impôt. Investir dans des emplois de qualité. Défendre les protections sociales et les droits collectifs. Refuser les projets européens qui permettraient aux entreprises de contourner les règles sociales nationales. Investir dans les besoins de la population plutôt que d’organiser une fuite en avant militaire.

Autant de batailles qui, vues depuis Amsterdam, Berlin, Paris ou Bruxelles, prennent des formes différentes mais racontent au fond une même histoire.

Faire de nos luttes nationales une force européenne

Ce meeting était un carrefour de luttes. Un endroit où des syndicalistes allemands, néerlandais, français, belges et des fédérations européennes peuvent confronter leurs expériences, nouer des contacts et découvrir que, derrière des contextes différents, leurs combats se rejoignent. Rien n’est écrit d’avance. L’austérité est un choix. La militarisation est un choix. La mise en concurrence des travailleurs est un choix. Mais la solidarité aussi est un choix et surtout, une force.

Face à ceux qui voudraient nous convaincre qu’il n’y a pas d’alternative à l’austérité, que la guerre est nécessaire et que la solidarité coûte trop cher, une autre voix doit donc continuer à traverser l’Europe. Nous serons cette voix.

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