Thierry Bodson, 40 ans de syndicalisme

Thierry Bodson, 40 ans de syndicalisme

La force tranquille de la FGTB

Quarante ans de syndicalisme, et une même ligne de conduite : la cohérence, le respect de la parole donnée et le collectif avant tout. Thierry Bodson choisit de clôturer sa carrière syndicale, et c’est tout un style, une méthode et une certaine idée du mouvement ouvrier qui se retire de la vie publique.

Quarante années qu’il a consignées dans des carnets à la tranche rouge. Méthodiquement : la date, le sujet de la réunion, les idées pertinentes, le numéro de page ajouté en bas, pour qu’il puisse retomber sur ses notes au moment voulu. Un agenda papier, un bic bleu, un porte‑mine dans la poche. Des petits copions aussi, « je me suis fait mon pense-bête ». Qui utilise encore le mot « pense-bête » ? Quelques confusions de dates ou de noms propres au passage. Jamais de confusion de chiffres. Les chiffres ne se trompent pas – et avec Thierry, ils ont souvent été au centre de la réflexion.

Président de la FGTB, il ne fut pas un tribun tapageur, ni un adepte des effets de manche. Sa marque de fabrique, c’est un calme apparent, une autorité qui ne s’impose pas par le volume de la voix mais par la constance et la crédibilité du parcours. Comptable de formation, il aborde les dossiers avec rigueur. Budgets, mécanismes de financement, impacts chiffrés des réformes : pour lui, la lutte sociale ne se mène pas à l’aveugle. La légitimité syndicale se construit dans les valeurs, mais aussi dans la maîtrise technique.

Tout est politique

Si tout est politique… pour Thierry, tout est aussi fiscal : des chiffres encore, des faits, et cette revendication permanente de redistribuer les richesses équitablement. De la même manière, la législation chômage ne quittera jamais sa grille de lecture. Parce que le sort que réserve un gouvernement aux personnes privées d’emploi dit beaucoup du projet de société qui se prépare. Il sera de tous les combats contre la « chasse aux chômeurs », ces politiques de stigmatisation et d’exclusion menées – avec une écœurante persévérance – par les gouvernements qui se sont succédé  depuis plus de vingt ans.

Issu de la vieille école, où la parole engage, il a passé sa vie à prendre des avis, à recouper les infos, à entretenir les contacts. Des heures de conversations téléphoniques, au volant de sa voiture, pour aboutir au compromis équilibré, qui ne déshabillera personne. Thierry ne fait pas d’affront, ce n’est pas utile. Mais il lui arrive de tacler ses adversaires au détour d’une conversation. Et parfois, sa logique de matheux frôle l’ironie.  À Genève, lorsqu’il a l’honneur de s’exprimer devant l’Organisation internationale du Travail (OIT), pour porter la voix des travailleurs et travailleuses belges, il ne résiste pas : « C’est particulier de se faire couper le micro après deux minutes, dans un discours sur la liberté d’expression des syndicats en Belgique… ».  

Dans un monde politique et social marqué par l’instabilité et les revirements, il a su rassembler et rassurer. Il a créé de la confiance, y compris dans les moments de tension extrême, lorsque les travailleuses et travailleurs avaient besoin de certitudes plus que de slogans.

Fuir le conflit ? Pas question ! « Tous les accords sont nés de désaccords. Ça fait partie de la vie et de la concertation. Ce qui est dangereux c’est de voir que la culture du compromis, en politique, n’existe plus. Chacun campe sur ses positions. Et se radicalise. » 

Le rapport de forces, c’est sa came. Il s’en amuse presque. Non par goût de l’affrontement, mais parce qu’il sait que les avancées sociales ne se concèdent jamais. Elles se conquièrent.

Au rayon personnel, pas de haine corse connue. Les divergences de vues, les accrochages sont légion mais comme il l’a souvent répété… « ça ne va pas m’empêcher de dormir ». Et heureusement ! Car avec 5 heures de sommeil par nuit quand tout va bien, il ne lui resterait plus grand-chose pour récupérer et assumer le rythme des journées de fou qu’il se concocte lui-même, comme un grand. Serait-ce la peur du vide ?

« Viens, on prend le temps deux minutes »

Mais Thierry, c’est aussi cette incroyable capacité à dégager du temps ! Le temps de parler, d’écouter, de s’asseoir. Le temps de rappeler les gens qui lui ont laissé un message. Le temps de répondre aux sms, aux mails des collègues. Presque toujours. Le temps de relire très attentivement le baromètre socio-économique de la FGTB et d’en corriger jusqu’à la ponctuation. Le temps d’imprimer un projet de tract pour vérifier que ça va « attirer le chaland ». Qui dit encore « attirer le chaland » ? Le temps, malgré tout, d’incruster dans son agenda ce petit débat au fin fond de la Belgique, en soirée, en semaine. Parce que Thierry, c’est aussi quelqu’un qui a beaucoup de mal à dire non aux militant·es. Derrière la posture publique, un peu froide, celles et ceux qui le connaissent ont deviné sa grande sensibilité. « Pour être syndicaliste, il faut aimer les gens, tout simplement », lâchera-t-il à un journaliste.


« Pour être syndicaliste, il faut aimer les gens, tout simplement. »

— Thierry Bodson

Ces derniers mois, nous avons tenté de lui arracher quelques mots plus personnels sur ses états d’âme, ses remords, ses regrets, son ressenti. Sans grand succès. En bon stratège, il a esquivé et s’est retranché derrière le collectif, comme toujours :  « les hommes passent, c’est l’organisation qui compte. Ce que j’en pense, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je suis surtout soucieux de maintenir la mobilisation en 2026. Il ne faut pas que ça s’arrête ».

Il faut dire qu’il  termine sa carrière de la plus belle manière qui soit,  à la tête d’un mouvement syndical et associatif historique, contre un gouvernement des droites dures. 140.000 personnes dans les rues de Bruxelles :  on n’avait plus vu ça depuis les années 80. Trois journées de grève pour clôturer une année de lutte en front commun syndical, ça aussi, c’était inédit. Sur les piquets de grève de fin novembre 2025, vestes rouges, vertes et bleues le remerciaient chaleureusement d’avoir porté leur parole et leur combat.

Prendre de l’âge. Ne pas vieillir

Thierry est un chef d’équipe qui s’est toujours bien entouré et nourri aux au contact des autres, parce que la différence l’intéresse. Il fait volontiers confiance à plus expérimenté·e ou à plus jeune que lui. Il s’est laissé convaincre sur des sujets « hors champs syndical habituel ». Illégitimité de la dette publique, traité transatlantique, planification écologique, éco-socialisme, protectionnisme social et solidaire : autant de thèmes entrés, à l’audace, dans les textes de congrès de la FGTB wallonne. Il valide aussi, sous l’impulsion de ses conseillers et conseillères, un chapitre intitulé « la FGTB sera féministe ou ne sera pas ». Titre ambitieux mais d’une actualité brûlante. Construire un NOUS à gauche fut une boussole. Et pour construire ce NOUS, il fallait être partout !

En sit‑in nocturne rue de la Loi avec les jeunes pour le climat, au tribunal avec 16 autres camarades pour sa présence sur le pont de Cheratte un jour de grève nationale, derrière les banderoles des organisations pro-palestiniennes les dimanches d’été, en tête de manif contre le racisme, impliqué dans le mouvement pour la paix,  présent aux rendez-vous contre les violences faites aux femmes, dans le mouvement de soutien aux sans-papiers, et on en passe… Thierry ne cloisonne pas les luttes, il veut les relier. Il sera aussi celui qui, malgré leurs mésententes apparentes, appellera les partis de gauche à s’unir, dans l’intérêt des travailleuses et travailleurs. « On ne peut pas dire que tous les maux de la terre sont causés par le libéralisme et puis, quand l’occasion se présente, ne serait-ce que dans une région, de constituer un gouvernement de gauche, ne pas le tenter ».

Thierry laisse derrière lui bien plus qu’un titre ou une fonction. Il lègue une manière de faire du syndicalisme : un syndicalisme où l’on parle peu, mais où chaque mot compte. Et surtout, il laisse une trace : celle d’un Président qui a su créer du lien avec chacun·e, tout en gardant la distance nécessaire pour décider. La force tranquille de la FGTB s’en va. Mais cette force tranquille, c’est aussi un héritage collectif. À nous de jouer !

Son parcours, en vitesse

En 1982, il est engagé comme agent chômage au guichet de la FGTB Liège‑Huy‑Waremme. Qui aurait imaginé qu’il terminerait sa carrière comme président de la FGTB fédérale? Georges Vandersmissen peut-être, le Secrétaire régional de l’époque. Qui voit en lui un politique, un leader, un décideur.

Après avoir maîtrisé les rouages de la législation chômage, il devient adjoint du Secrétaire régional de Liège, avant de lui succéder, tout naturellement. Il rassemble alors le monde associatif chaque 1er mai sur la place Saint‑Paul, manifeste contre le centre fermé de Vottem, fonde l’ASBL « Avec l’extrême droite, la cible, c’est toi ! ». En 2008, il prend la tête de la FGTB wallonne et défend, dans les pas de Jean‑Claude Vandermeeren, un régionalisme solidaire.

En juin 2020, en pleine période covid, il est appelé à prendre la barre de la FGTB fédérale. Le wallon devient numéro un fédéral, sillonne le pays, intègre la Flandre à sa tournée et trouve sa place au Groupe des 10. Sa plus grande satisfaction ? Avoir arraché l’augmentation du salaire minimum. « Pour les personnes concernées, 150€/mois, ça fait la différence ».

En 2025, Thierry Bodson annonce son départ anticipé. Mais d’abord… il impulsera contre les politiques de droite radicale du gouvernement Arizona, un mouvement social d’une ampleur inédite ces 20 dernières années. Tout lui.

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