Justice sociale: restaurer la confiance, recréer du collectif

Justice sociale: restaurer la confiance, recréer du collectif

Chaque année, le 20 février, la communauté internationale célèbre la Journée mondiale de la justice sociale, proclamée en 2007 par l’Organisation des Nations unies. L’objectif : rappeler qu’aucune paix durable, aucun développement économique solide ne peuvent exister sans équité, sans droits sociaux garantis et sans dignité pour toutes et tous. Mais trente ans après les grandes déclarations internationales de 1995 sur le sujet, où en est réellement la justice sociale ? Les études s’accordent à le dire: un sentiment d’injustice généralisé s’est installé malgré les progrès sociaux.

De Copenhague à Doha : trente ans d’engagement

En 1995 en effet, 186 États se réunissaient à Copenhague pour le premier Sommet mondial pour le développement social, alors le plus grand rassemblement de dirigeants mondiaux jamais organisé. Le rôle central du plein emploi productif, digne et librement choisi, dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion y était clairement affirmé. Au centre des travaux : l’humain. En novembre 2025, le deuxième Sommet mondial, organisé à Doha, a permis d’actualiser ce diagnostic. À cette occasion, l’Organisation internationale du travail (OIT) a publié une évaluation mondiale inédite de l’état de la justice sociale.

L’objectif central reste le même : garantir à chacun.e, sans distinction, la liberté, la dignité, la sécurité économique et l’égalité des chances. Un principe qui, selon l’OIT, constitue la base indispensable d’une paix universelle et durable.

Désillusion généralisée

On ne peut nier les progrès réalisés au cours de ces trois dernières décennies (voir chiffres ci-dessous). Toutefois, des inégalités restent persistantes, entraînant un fort sentiment d’injustice au sein de la société.« Depuis 1995, le monde est plus riche, en meilleure santé et mieux éduqué. Cependant, les avancées restent limitées dans certains domaines, et des inégalités flagrantes perdurent au niveau mondial », indique l’OIT dans son récent rapport. L’organisation parle de « désillusion généralisée et persistante ». Et poursuit: « Les gouvernements, les syndicats et les entreprises sont confrontés à une baisse du niveau de confiance, signe que le contrat social s’effrite. De plus en plus de personnes ont le sentiment que leurs efforts ne sont pas récompensés et que la société est injuste. »

Quelques chiffres

Le rapport met en évidence des améliorations importantes :

  • L’extrême pauvreté (=vivre avec l’équivalent de moins de 2€ par jour et par personne), au niveau mondial, est passée de 4 personnes sur 10 en 1995 à 1 sur 10 en 2023. Cela concerne toujours 800 millions de personnes. Ce chiffre, toutefois, n’évolue plus positivement depuis plusieurs années.
  • La pauvreté au travail a fortement diminué (de 27,9 % en 2000 à 6,9 % de travailleurs pauvres en 2024).
  • Le travail des enfants a reculé (de 20,6 % à 7,8 %), même si 138 millions d’enfants travaillent encore, dont la moitié dans des conditions dangereuses.
  • Plus de 50 % de la population mondiale bénéficie désormais d’une forme de protection sociale.

Parallèlement, les 1% des plus riches détiennent encore 20% des revenus et 38% des richesses mondiales. Les femmes, au niveau mondial, gagnent en moyenne 78 % du revenu des hommes à l’échelle mondiale ; au rythme actuel, il faudrait entre 50 et 100 ans pour combler l’écart salarial.

Près de 58 % des travailleurs et travailleuses occupent un emploi informel, sans protection sociale adéquate. L’écart de participation au marché du travail entre hommes et femmes reste de 27%, notamment en raison du poids des tâches de soins non rémunérées assumées majoritairement par les femmes.

Autre signal préoccupant : la part du travail dans le revenu national tend à diminuer au niveau mondial. Autrement dit, la richesse créée bénéficie proportionnellement davantage au capital qu’au travail. Ce décalage nourrit un sentiment d’injustice et une défiance croissante envers les institutions, les gouvernements et les acteurs officiels en général.


Source: OIT

« Il faut redonner de l’espoir »

Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale de la FGTB, observe elle aussi cette tendance. « Oui, je constate aussi cette désillusion, et c’est confirmé par différentes études. Il y a une perte de confiance à l’égard des autorités, des responsables politiques… Nous le voyons également dans les contacts avec nos délégués, les gens ne se sentent plus entendus. On a vraiment besoin, collectivement, de travailler à plus de cohésion sociale et de répondre aux politiques mises en oeuvre avec des alternatives concrètes. Nous en avons. Il faut redonner de l’espoir aux gens. »


« Le néolibéralisme ne voit que l’accaparement des profits par certains, et renvoie à la responsabilité individuelle des personnes, notamment en matière de précarité. »

— Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale FGTB

Crise de confiance

Dans une étude récente, Solidaris donne des chiffres concernant la confiance et le bien-être. Là encore: désillusion. On se sent moins protégé, moins entendu. « Ces dernières années, les politiques d’austérité ont affaibli les mécanismes de protection sociale. Cela se ressent dans la perception de la population : 74 % de Belges francophones pensent que l’État et la Sécurité sociale protègeront de moins en moins. Parallèlement, seuls 25 % estiment que l’État protège réellement face aux grandes menaces. » Le recul par rapport aux derniers chiffres de 2015 est important.

Et si le bien-être est en berne, Solidaris constate également que les inégalités sont également acceptées plus largement qu’avant. « La part des Belges francophones jugeant les inégalités insupportables recule de 73 % en 2015 à 64 %. » Ce qui indique un sentiment d’acceptation croissant, et une rupture du lien social.

Selon Solidaris toujours, ces sentiments d’injustice nourrissent un profond malaise à l’égard des institutions démocratiques et du monde politique. L’étude révèle« une véritable crise de confiance, tant au niveau national qu’européen ». Ainsi, 80 % des Belges francophones estiment que les responsables politiques n’agissent pas pour améliorer leur qualité de vie. Quant au fonctionnement de la démocratie belge, à peine 23 % considèrent qu’il est très satisfaisant.

Individualisation et porte ouverte aux discours simpliste

Interrogée sur les causes de cette défiance, Selena Carbonero Fernandez pointe un modèle dominant qui privilégie la logique de marché au détriment du collectif. « Le néolibéralisme ne voit que l’accaparement des profits par certains, et renvoie à la responsabilité individuelle des personnes, notamment en matière de précarité. Mais en parallèle, on ne responsabilise pas du tout les entreprises en matière d’emploi durable et de qualité, par exemple. »

Pointer du doigt les uns, sans responsabiliser les autres, c’est ouvrir la porte à un sentiment de dégoût qui amène parfois à des fausses solutions, et à un désintérêt global envers la chose politique. Les discours simplistes et autoritaires gagnent alors du terrain. « La justice sociale est un levier démocratique majeur. En gros, pour lutter contre l’extrême droite, il faut absolument qu’on progresse sur ce terrain-là. »

Rouvrir la porte de la négociation collective

Dans ce contexte, le rôle du mouvement syndical reste central. Historiquement, c’est par la négociation collective que se sont construites les avancées sociales majeures : salaire minimum, réduction du temps de travail, protection sociale. Or, aujourd’hui, selon Selena Carbonero Fernandez, ces espaces de négociation se restreignent. « Le rôle syndical est de revenir à des possibilités de négociations collectives, alors qu’on nous en empêche actuellement. Cette porte-là est fermée. Il faut donc créer un rapport de force pour la rouvrir. »

Consolider les piliers de la justice sociale

Liberté syndicale, négociation collective, lutte contre les discriminations, droit à un environnement de travail sûr : ces droits constituent le socle de la justice sociale. Si certains indicateurs progressent – recul du travail des enfants, baisse des accidents mortels – le respect de la liberté syndicale et de la négociation collective stagne. « Le niveau de respect de la liberté d’association et du droit de négociation collective ne s’est pas amélioré depuis 2015, et le travail forcé concerne encore près de 3,5 pour cent de la population », indique l’OIT.

Construire des alternatives concrètes, appliquer la transition juste

Le monde fait face à trois transitions simultanées, conclut l’organisation : environnementale, numérique et démographique. Ces transformations ne sont pas neutres socialement. C’est pourquoi une transition juste, fondée sur le dialogue social et l’implication du monde du travail à ces changements, est indispensable. Pour le mouvement syndical, l’enjeu est de transformer ces principes en propositions concrètes : emplois durables, fiscalité plus équitable, renforcement des services publics, égalité salariale effective, dialogue social réinstauré.

La justice sociale se mesure dans la capacité d’une société à garantir la dignité, la sécurité économique et des perspectives d’avenir à toutes et tous. Trente ans après Copenhague, une certitude demeure : sans justice sociale, la cohésion s’effrite. Et sans cohésion, la démocratie vacille.

Aurélie Vandecasteele
Rédactrice en chef, Syndicats Magazine, FGTB |  Plus de publications

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