Interview « éclair » avec Bert Engelaar et Selena Carbonero Fernandez, le nouveau duo à la tête de la FGTB. Cinq questions pour mieux les connaître.
Quel est votre parcours, à tous les deux ?
Selena Carbonero Fernandez: J’ai 46 ans, née à Liège le 19 septembre 1979. Je suis à la FGTB depuis 20 ans. Je viens d’une famille issue de l’immigration espagnole, arrivée en Belgique au début des années 1960 pour fuir la misère économique et la dictature. J’ai grandi à Herstal avec une forte sensibilité aux injustices sociales, en particulier celles vécues par les travailleurs et les travailleuses.
J’ai étudié le droit pour comprendre le système et mieux le combattre, puis j’ai été avocate. Mais j’avais besoin d’un engagement collectif. C’est ainsi que je suis entrée à la FGTB comme juriste chez les Métallos, avant de devenir permanente à la Centrale Générale à Liège. Mon engagement féministe et ma volonté de renforcer le lien avec l’Interpro traversent tout mon parcours.
Bert Engelaar : Je suis né le 5 novembre 1979, j’ai donc 46 ans également. Je suis marié et père de quatre enfants — deux filles et deux garçons. Je suis originaire de Gand, où j’ai suivi des études secondaires en latin-sciences, avant d’obtenir un diplôme d’assistant social.
Mon parcours professionnel a commencé très vite. Le vendredi, je recevais mon diplôme ; le lundi suivant, je commençais à travailler à l’ABVV Scheldeland — aujourd’hui ABVV Oost-Vlaanderen — au service juridique. Après quelques années, j’ai rejoint la Centrale Générale au niveau fédéral, à Bruxelles. J’y ai ensuite exercé comme secrétaire permanent à la Centrale Générale Bruxelles–Vlaams-Brabant. En 2019, je suis devenu président de la section, fonction que j’ai occupée pendant six ans, avant d’être nommé secrétaire général de la FGTB au 1er janvier 2025, puis président, moins d’un an plus tard, suite au départ de Thierry Bodson.
Respectivement, on vous décrit, Bert, comme un « chien fou » et Selena, comme un « charbon ardent ». Ça vous convient, ces étiquettes ?
Bert : Pour être très honnête, je suis plutôt chat que chien — ça commence bien ! J’ai peur des chiens… et des chevaux ! (rires)
Alors, chien fou ? Si on pose la question à certains responsables politiques, sans doute qu’ils diront que oui. Mais moi, je ne me catalogue pas comme ça.
Alors certainement… J’ai un franc-parler, je suis direct — parfois trop. C’est à la fois une force et une faiblesse. Je dis les choses comme je les pense et je les fais de la même manière. Si ce sont des figures comme Clarinval ou De Wever qui me décrivent comme un chien fou, je le prends comme un compliment. Et si cela vient de quelqu’un à l’intérieur de l’organisation, je trouve ça plutôt amusant. J’ai de l’humour, je reste positif, actif, et j’essaie de vivre mon travail comme un hobby.
Selena : Oui, pour ma part. Je ne sais pas rester spectatrice. J’ai besoin de mettre les mains dans le cambouis, d’être sur tous les fronts. Ce n’est évidemment pas toujours possible, mais oui, en ce sens, je suis sur les charbons ardents quasiment en permanence.
On vit une époque difficile. Les attaques contre le modèle social et démocratique — en Belgique, et plus particulièrement contre la concertation sociale — sont frontales.
J’ai besoin d’être actrice de ce qui se passe à la FGTB, mais aussi au-delà. Pour moi, la FGTB a un rôle sociétal et politique : c’est une force de proposition, un moteur de changement.
À 46 ans tous les deux, vous représentez une nouvelle génération à la tête de la FGTB. Rupture ou une continuité ?
Bert : Je ne parlerais certainement pas de rupture. D’abord parce que le mot a une connotation négative. Je parlerais clairement de continuité — mais avec des choses faites différemment.
Cette évolution a d’ailleurs commencé avec Thierry Bodson. Nous avons déjà initié des changements dans notre vision du futur de la FGTB. Le fait que Selena et moi soyons plus jeunes apporte sans doute un regard différent, et c’est nécessaire à notre organisation. Mais l’essentiel reste de faire évoluer certaines pratiques sans jamais perdre de vue les valeurs fondamentales du syndicat.
Selena : Je pense qu’on voit déjà que nous avons, tous les deux, des tempéraments assez proches. On aime que les choses bougent. Mais on aime aussi qu’elles bougent avec méthode.
Et cette méthode, c’est le processus démocratique interne. La démocratie ne se décrète pas : il faut alimenter la réflexion, apporter des idées, faire vivre le débat. Je n’aime pas l’expression « se réinventer », mais il faut clairement continuer à faire évoluer l’organisation.
Nous avons beaucoup d’énergie, Bert et moi, et nous allons continuer à la mettre au service de la FGTB. Mais l’énergie seule ne suffit pas : il faut des objectifs clairs. L’enjeu central est que la FGTB reste forte — et se renforce encore — dans sa proximité avec le terrain. C’est au contact direct de nos affiliés et de nos délégués que se construit le rapport de force.
Bert : La société a profondément changé — pas toujours en bien — et nous devons adapter notre manière de travailler à cette réalité de terrain, pour rester un acteur utile et représentatif de l’ensemble du monde du travail.
Selena : Il faut le rappeler : ce que nous faisons, ce n’est ni dépassé ni désuet. Je le répète, nous sommes un moteur de transformation de la société, en opposition à un modèle capitaliste qui concentre le pouvoir et les richesses entre les mains d’une minorité.
Quel est le plus gros défi syndical aujourd’hui ?
Selena : je dirais… « Recréer de l’espoir ». Et surtout donner des perspectives d’avenir positives. Parce que oui, on peut vraiment faire les choses autrement. On assiste à une droitisation généralisée — en Belgique ou ailleurs- qui se fait systématiquement au détriment du monde du travail et des plus précaires. Notre responsabilité, c’est donc de démontrer qu’il existe des alternatives concrètes.
Enfin, il y a la question centrale du rapport de force. Aujourd’hui, on ne nous laisse plus de marge de négociation. Négocier, oui — mais pas pour appliquer la feuille de route de la FEB. Une négociation digne de ce nom suppose des compromis, pas des compromissions. Et pour qu’il y ait de vraies marges de négociation, il faut un rapport de force.
Bert : Et pour cela il faut continuer à représenter tout le monde, malgré les évolutions sociétales. En Belgique comme ailleurs en Europe, les syndicats perdent des membres. On voit qu’il n’y a pas de croissance automatique. Mais nous avons aussi déjà démontré, dans certaines régions, que, lorsque l’on change certaines façons de travailler, il est possible d’attirer des gens vers nous.
Nous sommes un contre-pouvoir, une organisation de masse. Un contre-pouvoir n’a de force que s’il est porté par un grand nombre. Notre objectif est donc d’atteindre la base, de parler avec elle : les jeunes qui arrivent et qui seront les délégués de demain, mais aussi les pensionnés, qu’il ne faut jamais oublier dans le débat.
Ce défi ne concerne pas uniquement le syndicat. Il concerne aussi l’ensemble des organisations de la société civile. Dans un quartier comme dans une grande ville, nous devons travailler ensemble, avec cohérence.
Aujourd’hui, nous représentons plus d’un million de membres. Mais qui dit qu’un jour nous ne pourrions pas en représenter deux millions ? C’est vers cela qu’il faut tendre, en tout cas.
Bert, tu écris énormément, tu as publié un livre… C’est important pour toi, de travailler sur le langage en politique ?
Oui, parce que les mots ne sont jamais neutres. Décrypter le langage, c’est donc un acte politique à part entière.
La langue a toujours été un instrument de pouvoir. La droite et le gouvernement ont leurs propres expressions, choisies pour adoucir ou dissimuler des réalités très dures. Notre rôle est de ne pas les laisser gagner de terrain idéologique, sans y opposer de contradiction.
Je le disais, je pense avoir beaucoup d’humour. Je l’utilise, non pour provoquer, mais pour révéler ce que ces discours cherchent à dissimuler. Décrypter le langage, c’est redonner aux travailleurs et aux travailleuses des clés de compréhension — et donc de résistance.
Selena, penses-tu que le syndicat a un rôle à jouer au niveau du discours ?
Absolument. . Les décisions prises aujourd’hui — en Belgique comme ailleurs — légitiment des idées qui étaient auparavant marginales, voire impensables. Elles donnent de l’espace à des discours nauséabonds, qui s’expriment de plus en plus librement. On voit réapparaître des discours qu’on pensait révolus — sexistes, misogynes, racistes, transphobes, homophobes — parfois même légitimés par certaines décisions politiques.
Il faut refermer la fenêtre du discours qui s’est dangereusement ouverte vers la droite, et la rouvrir autrement. Remettre au centre des idées positives : oui, on peut faire autrement. Oui, il existe d’autres politiques possibles. Notre responsabilité est de dénoncer, mais aussi de porter des perspectives optimistes et concrètes, capables d’améliorer le quotidien des travailleurs et des travailleuses, avec ou sans emploi.
