Le 21 mars, c’est la journée internationale pour l’élimination du racisme. Une grande manifestation a lieu à Bruxelles, et des actions de sensibilisation s’organisent un peu partout. Car dans un contexte mondial où les discours de division gagnent du terrain, la lutte contre le racisme reste plus que jamais une priorité, notamment pour le monde syndical. Sur le terrain, des militantes et militants s’organisent, accompagnent et agissent pour faire reculer les inégalités.
Parmi eux, Spéro Houmey. Co-président du groupe syndical antifasciste du CEPAG Bruxelles, actif au sein de la Cellule égalité-diversité de la FGTB Bruxelles et permanent syndical à la Centrale générale de Bruxelles-Vlaams Brabant, il s’engage au quotidien pour une société plus inclusive, plus solidaire.
Des discriminations qui persistent

Quelques chiffres // En 2024, 31% des dossiers ouverts par Unia concernent des discriminations liées à des critères raciaux, soit 643 dossiers — près de 2 par jour. Le domaine le plus touché reste l’emploi (29%), devant les biens et services comme le logement, la santé, le transport et la vie en société (conflits de voisinage, insultes dans les espaces publics…).
Dans le monde du travail, cela se traduit par des refus d’embauche, discriminations entre collègues, licenciements abusifs ou situations de harcèlement, poussant parfois des travailleurs à quitter leur emploi.« En 2023, la Belgique avait toujours le taux d’emploi le plus bas des personnes nées en dehors de l’Union européenne (59 % contre une moyenne européenne de 67 %) de tous les États membres de l’UE. A Bruxelles, ce taux est encore plus bas, à 57,9 %. »
Au sein de la Cellule égalité-diversité, le travail commence souvent par l’écoute et l’analyse de situations concrètes. « Tous les mois, nous recevons au moins trois signalements par rapport à la discrimination à l’embauche ou sur le lieu de travail, rien qu’à la Centrale générale de Bruxelles-Vlaams Brabant« , explique Spéro Houmey. « Depuis le début de cette année, nous avons reçu douze plaintes. Certaines n’entrent pas forcément dans le cadre du racisme, mais relèvent d’inégalités liées au genre ou d’autres critères. Dans tous les cas, nous devons les traiter et surtout accompagner le travailleur ou la travailleuse victime.«
Ces signalements, reçus en ligne, mais aussi directement du terrain, concernent tant des discriminations à l’embauche que des inégalités de traitement ou encore des propos ou actes racistes sur le lieu de travail. Pour Spéro Houmey, même sans disposer de chiffres exhaustifs, la tendance est claire : le phénomène ne faiblit pas. Que du contraire.
Sur le terrain, en effet, les témoignages se multiplient. « J’ai encore vu quelqu’un ce matin à ce sujet… Très récemment encore, une cheffe de service a été confrontée à des propos agressifs, liés à son origine. Il est encore fréquent que des personnes n’acceptent pas qu’un supérieur soit issu d’une autre culture ou ait une autre couleur de peau. Ça crée des dérapages dans l’entreprise, ça nuit à la cohésion, à l’harmonie au travail. » Dans ce cas précis, la situation a eu des conséquences lourdes : la travailleuse a dû s’absenter pour maladie, profondément affectée par les faits.
Accompagner et protéger
Face à ces situations, l’action syndicale s’organise. L’objectif est d’abord de soutenir les personnes visées, mais aussi de faire évoluer les pratiques au sein des entreprises. « C’est une approche à deux niveaux, explique-t-il. D’abord au niveau de l’entreprise, en étroite collaboration avec le permanent et la délégation. Ensuite directement avec le travailleur, pour que ses droits soient respectés et qu’il puisse sortir de cette situation stressante.»
Lorsqu’un cas de racisme ou de discrimination est signalé, les délégués syndicaux jouent un rôle central. Encore faut-il qu’ils soient formés et outillés. « L’essentiel, c’est de rassurer et de mettre en confiance le travailleur ou la travailleuse. Il faut aussi tenter d’apaiser la situation entre collègues, et se référer au cadre légal : quelles sont les règles, quels sont les recours possibles. Et surtout, accompagner les victimes dans leurs démarches. »
Une réalité qui dépasse le lieu de travail
Spéro Houmey le rappelle: le racisme ne s’arrête pas aux portes de l’entreprise. Ses effets sont structurels, se répercutent sur tous les aspects de la vie quotidienne. C’est pourquoi son engagement dépasse le cadre strictement syndical. Il milite également en dehors des structures traditionnelles, avec une conviction forte : il faut accompagner les militants tout au long de leur parcours.
« Je suis un migrant moi-même, j’ai milité toute ma vie. Je suis juriste, et j’ai un master complémentaire en droits humains. Dans ce parcours, je me suis toujours senti à l’aise pour créer – avec d’autres personnes bien sûr – des mouvements militants, dans et en dehors des syndicats. Parce qu’il faut travailler aussi sur l’accès aux soins, au logement, et créer des structures pour accompagner les personnes qui subissent des discriminations. »

« Les discriminations à l’emploi ont des conséquences sur la vie entière. Elles entraînent de la détresse, mais impliquent aussi des difficultés d’accès au logement ou aux soins. En réalité, le racisme se répand à tous les niveaux de la vie. »
— Spéro Houmey, Cellule égalité-diversité de la FGTB Bruxelles
Un engagement ancré dans un parcours de vie
Originaire du Togo, Spéro Houmey a construit son engagement dès sa jeunesse. Jeune journaliste dans la presse satirique, il participe au mouvement de contestation mené par les étudiants en Afrique de l’Ouest. Sur cette étape se sa vie, Spéro est pudique. Il en dit ceci: « le résultat n’a pas été celui qu’on attendait, et nous avons été poussés à partir ».
La répression politique, en effet, contraint de nombreux militants à l’exil. Spéro poursuit alors son parcours en France, où il reprend des études à Paris, avant d’obtenir le statut de réfugié politique en Belgique, suite à une proposition du CGRA belge. Depuis, il n’a jamais cessé de militer : pour les droits des travailleurs et travailleuses, et pour toutes les personnes en situation de vulnérabilité.
Mobiliser pour faire reculer le racisme
Au-delà du travail quotidien d’accompagnement, la mobilisation collective reste essentielle. Le 21 mars à Bruxelles, journée internationale de lutte contre le racisme, on marche pour rappeler l’importance de cette lutte. « La FGTB fait partie des promoteurs de cet événement. Les Jeunes FGTB, surtout, y sont très actifs, très impliqués. Le monde associatif est très présent également, tout comme les associations qui défendent les personnes sans papier, particulièrement touchées par ces problématiques. »
À l’heure où les discours racistes se banalisent à tous les échelons de la vie publique, il est plus que jamais urgent de ne pas céder de terrain. Le racisme n’est pas une opinion : c’est un délit, c’est une violence. Une violence qui exclut, qui abîme, qui fragilise des trajectoires de vie entières. Le silence, dès lors, n’est pas une option.
