Nous sommes le vendredi 20 février. Depuis lundi dernier, les travailleurs et travailleuses de l’usine Roger & Roger, l’entreprise mouscronnoise qui produit les célèbres chips Croky, sont en grève.
Sur la route qui mène à l’usine, on croise des camions à l’effigie de la célèbre marque. Des opérations logistiques ont encore lieu. Mais la production, elle, est au point mort: toute l’usine s’est arrêtée. Devant les grilles, en revanche, l’ambiance est bien vivante. Tente syndicale FGTB-Horval, musique, braseros, banderoles et panneaux : les travailleurs occupent le terrain. Ils sont déterminés. « En grève, jusqu’au bout », peut-on lire. Les coups de klaxon de soutien rythment les heures, et le mouvement tient bon.


Un licenciement: la goutte d’eau
Le conflit a éclaté à la suite du licenciement d’un travailleur. C’est d’ailleurs sur ce point précis que la direction de Roger&Roger insiste, dans les médias locaux. Mais sur le piquet, le discours est tout autre. Car licenciement il y a bien eu, et il a bien provoqué une onde de choc. Mais pour les grévistes, il ne s’agit pas là de la cause profonde de cette grève. Plutôt de la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà bien plein. Nous en parlons avec Eric Stragier, permanent syndical Horval, et Lakhdar Amoura, délégué chez Roger&Roger.
Eric Stragier revient sur les faits :« Il y a eu un licenciement pour faute grave, lundi dernier. Il s’agit d’un cas individuel, et il existe des procédures claires pour ce type de situation. Les délégués ont demandé des éléments objectifs : entendre les collègues directs, consulter les images des caméras. La direction a répondu qu’elle avait pris sa décision et qu’elle ne reviendrait pas dessus. » Le climat se tend alors.« Ce licenciement a été un déclencheur. Le problème, c’est la dégradation du dialogue social depuis des mois. »
Les travailleurs parlent d’un climat délétère : manque de respect, dialogue de sourds, décisions unilatérales, concertation sociale vidée de sa substance. « On ne nous écoute plus », confient plusieurs d’entre eux. « La concertation n’existe plus. » Pointée du doigt: la nouvelle direction.
Une rupture de confiance
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse donc largement un cas individuel ou une faute grave présumée. C’est une rupture de confiance avec la base. Un malaise plus profond, accumulé au fil de réunions tendues et d’échanges sans issue, qui se cristallise.
Sur le piquet, le mot revient sans cesse : dialogue. Eric Stragier poursuit : « Les réunions mensuelles existent toujours, parce que le cadre légal l’impose. Mais on a le sentiment que les décisions sont prises avant même que la réunion ne commence. Les délégués expliquent à la direction que certaines décisions prises ne correspondent pas à la réalité du terrain. Pourtant, rien ne bouge. On est face à un monologue patronal. »
Lakhdar Amoura, travailleur et délégué FGTB au CE, CPPT et DS, fait le même constat : « On fait remonter des problèmes depuis des mois, dans tous les organes de concertation. Ah oui, on peut discuter pendant des heures avec ces gens, de 13h à 20h parfois, mais ensuite il ne se passe rien. On nous fait des promesses, et elles ne sont même pas tenues. Ce n’est pas du dialogue. »

« Il y a un manque de respect au quotidien. Quand des membres de la direction descendent en production et ne disent même plus bonjour, cela en dit long sur le climat. »
— Lakhdar Amoura, délégué
Un climat qui a changé
Le climat social, à l’usine, a changé ces derniers mois. On nous évoque l’arrivée de la nouvelle direction il y a moins d’un an. « Dans les conflits passés, la discussion restait possible », poursuit Lakhdar. « Aujourd’hui, nous avons le sentiment que le ton a changé. On est souvent à la limite de la provocation de la part de la direction. On entend des phrases comme : “Vous n’avez qu’à aller au tribunal” ou “vous bossez ou vous sortez”. Ce sont des paroles qui marquent. Les mots comptent. » Il décrit également des réunions tendues :« Il arrive que des membres de la direction claquent leur ordinateur et quittent la salle. Quand nous arrivons avec des propositions, on nous répond simplement : “Non, nous ne sommes pas d’accord”. Sans discussion. »
La hausse des cadences et la lourde charge de travail sont évoquées, mais ce n’est pas le seul problème. Ce qui domine, c’est l’impression de ne plus être écouté.
« Les travailleurs se sentent comme des numéros »
Lundi encore, la direction a incité les travailleurs à « sortir ». Et c’est ce qui s’est passé. Le ras-le-bol est global. Eric Stragier observe : « Les travailleurs nous disent qu’ils ne se sentent plus considérés. Ils ont le sentiment d’être traités comme des numéros plutôt que comme des personnes. »
Lakhdar Amoura ajoute : « Il y a un manque de respect au quotidien. Quand des membres de la direction descendent en production et ne disent même plus bonjour, cela en dit long sur le climat. »
Une unité solide
« Avant une grève, il y a toujours une part d’incertitude« , poursuit le délégué. « Les travailleurs vont-ils soutenir le mouvement. Ici, la réponse est claire. On est presque à 100% de participation. C’est la preuve que notre ressenti est bien réel, et largement partagé. »

Quid de la réaction de la direction face à ce débrayage? Elle est quasi inexistante. Mercredi, une réunion s’est bien tenue jusqu’à tard dans la soirée. Les syndicats ont exposé l’ensemble des points problématiques. Les réponses apportées par la direction ont été jugées insuffisantes. Depuis, c’est le silence. Lakhdar est clair : « Face aux revendications que nous avons présentées, il n’y a pas d’engagement ferme, rien de tangible. On nous dit que les points seront analysés. Mais si les travailleurs reprennent le travail sans garantie, on nous répondra que finalement rien n’est possible. Les gens veulent des engagements clairs. »
Eric Stragier insiste : « C’est la première fois, chez Roger&Roger, que nous sommes contraints de discuter avec un avocat, des huissiers. Mais nous sommes prêts à retourner autour de la table à tout moment, si on nous demande d’y aller. Mais il faut un véritable dialogue. Aujourd’hui, il n’y a rien. »
Un conflit pourtant évitable
Le temps passe. L’impact financier augmente. Lakhdar ne le nie pas : « Ce conflit prend une ampleur que nous n’avions pas souhaitée. Il y aura un préjudice financier pour les travailleurs. Il aurait été possible de faire autrement, si la direction avait pris la peine de parler avec nous. Mais aujourd’hui, on en est là… »
La détermination ne faiblit pas. Les travailleurs assurent qu’ils resteront mobilisés tant qu’un véritable dialogue ne sera pas rétabli. Jusqu’au bout.
