30 000 morts et disparus, des milliers de personnes torturées, 1,5 million d’exilés, 500 bébés volés… Le 24 mars marquait les 50 ans du coup d’État qui a plongé l‘Argentine dans la dictature militaire. Le chapitre le plus sanglant de son Histoire.
À cette occasion, la FGTB – en collaboration avec SOLIDAR et le syndicat argentin CTA-T – organisait une conférence réunissant plusieurs témoins. Angela Beaufys et Marta Scarpato, réfugiées politiques, ainsi qu’Alicia Aguirre, « enfant de l’exil », ont livré des récits poignants.


Ostracisme et répression
Dès les premiers jours de la dictature, des centaines de militants politiques, étudiants, syndicalistes sont arrêtés chez eux, dans la rue, dans les cafés ou dans les usines. « Le néolibéralisme s’est imposé en Argentine et au Chili à travers des dictatures, parce qu’il ne pouvait pas s’imposer autrement », explique Marta Scarpato, membre du syndicat CTA-T, dont le frère syndicaliste est toujours porté disparu. « L’Argentine avait une forte tradition d’organisation syndicale, sociale et féministe. Pour imposer son modèle, la junte militaire a détruit ce tissu social. »
Pendant huit ans, la répression est brutale. Parmi les méthodes les plus glaçantes figurent les « vols de la mort », lors desquels des opposants politiques étaient jetés vivants depuis des avions dans les eaux bordant Buenos Aires et sa région. Autre crime emblématique : l’enlèvement de bébés d’opposants politiques, confiés illégalement à des familles proches du régime.
Résistance
Face à cette violence, la résistance s’organise. Les Mères et Grands-mères de la place de Mai deviennent le symbole de ce combat. Dès les premières années de la dictature, elles défient les militaires pour retrouver leurs enfants et petits-enfants disparus. À ce jour, 140 des quelque 500 bébés volés ont été retrouvés.
Au sixième étage du bâtiment de la FGTB, des foulards blancs sont disposés sur les tables et le sol. Angela rappelle leur signification : ils symbolisent les langes des bébés enlevés. Les Mères et Grands-mères y brodaient le nom de leur enfant et les portaient sur la tête pendant les rassemblements. « Ces foulards ont été réalisés en soutien à leur lutte. 50 ans plus tard, cette solidarité reste nécessaire pour combattre les mêmes dérives. »
Exil
Pendant la dictature, 1.5 million de personnes sont exilées. « L’exil est la punition par excellence », explique-t-elle. « Nous avons quitté le pays dans la peur: nous nous cachions chez des amis, nous prenions des trains ou des avions vers des destinations inconnues. Nous nous sommes retrouvés sans famille, sans travail, sans maison », explique-t-elle émue. « Quand je suis arrivée en Belgique, je n’avais aucun repère. Certains étaient des rescapés des camps, d’autres sortaient d’un longue période de clandestinité. Nous fuyions notre Argentine. La dernière et plus sanglante dictature militaire. »

« Nous fuyions notre Argentine. La dernière et plus sanglante dictature militaire.«
— Angela Beaufys, réfugiée politique
Solidarité
Peu à peu, la solidarité s’organise aussi dans le pays d’accueil. « Nous avons commencé une bataille pour faire connaître ce qui se passait dans notre pays », poursuit Angela. Notamment avec la création du Collectif Argentins pour la Démocratie. Pierre Galant, alors secrétaire général d’Oxfam, se souvient de cet élan : « Nous avons accueilli ces réfugiés, notamment dans les locaux de la FGTB. Dix-sept associations ont participé à cet accueil, d’abord pour les Chiliens, puis pour l’ensemble des réfugiés latino-américains. »
Alicia Aguirre appartient à une autre génération. Son père, syndicaliste, a dû fuir la dictature. « Je n’ai pas vécu l’exil moi-même, mais je suis une enfant de l’exil », explique-t-elle. Ses parents se sont rencontrés en Belgique, lors de réunions d’exilés. « Grandir dans cette communauté, c’est vivre dans une atmosphère de solidarité et de musique, mais aussi avec des récits très durs : la torture, les disparitions, les assassinats… » Sa voix tremble. Angela lui serre le bras.

Justice et mémoire
50 ans plus tard, la bataille pour la vérité et la justice se poursuit. « Il reste encore des milliers de disparus. Où sont-ils ? Nous devons les retrouver, pour les familles – à qui l’on a volé le droit au deuil – et pour la société argentine, qui a droit à la vérité », explique Marta Scarpato, qui a soigneusement posé la photo de son frère syndicaliste disparu sur la table. Alicia montre un foulard blanc portant le nom de son oncle disparu. « Nous continuons à chercher les disparus pour leur offrir une sépulture digne, un lieu où l’on peut se recueillir. »
À ce jour, environ 1 200 tortionnaires ont été condamnés dans 361 procès. Près de 300 procédures restent ouvertes.
Négationnisme

Ce travail de mémoire et de justice est d’autant plus compliqué aujourd’hui puisque le pays a à sa tête un négationniste qui minimise les crimes de la dictature et réduit les moyens des institutions chargées de préserver la mémoire. Javier Milei remet par exemple en question le chiffre des 30 000 disparus, que l’une des participantes a inscrit soigneusement sur l’un des foulards.
« Il mène une bataille culturelle pour réécrire l’histoire », dénonce Marta Scarpato. « Aujourd’hui, tout ce qui résiste est criminalisé. Les organisations syndicales sont clairement visées : la réforme du travail qu’il souhaite imposer limite fortement leur action. »
Claudio Guthmann, coordinateur Amérique latine d’Amnesty International Belgique et lui-même fils de réfugiés argentins, s’inquiète lui aussi de la situation actuelle. « L’Argentine connaît aujourd’hui un recul sur de nombreux fronts, notamment en matière de libertés d’expression et d’association. » La situation économique est également très préoccupante. Selon l’ONG, plus de 15 millions de personnes vivent dans la pauvreté, dont 3 millions de pensionnés. « Tous les budgets publics ont été considérablement réduits, alors que le budget de la défense a augmenté de 29%. »
Détermination
Avec émotion dans la voix, Claudio Guthman tire ses conclysions : « Le temps a filé à toute allure, et pourtant le passé nous rattrape. C’est aussi pour cela que nous sommes réunis ici aujourd’hui : pour unir nos forces. »
Sur l’écran est projeté un message de Roberto Baradel, Secrétaire international de la CTA-T, qui prolonge cet appel : « Quand nous avons l’impression que le fardeau est trop lourd, nous devons penser à tous les militant·es pour la justice, aux Mères, aux Grands-mères. Le poids devient alors beaucoup plus léger et l’engagement plus fort pour vaincre le fascisme partout dans le monde. »
Le 24 mars 2026, à Buenos Aires, la traditionnelle marche commémorant le coup d’État a rassemblé l’une des foules les plus importantes de ces dernières années. Sur les banderoles, les mêmes mots : « Plus jamais ça », « Où sont-ils ? » ou encore « La mémoire est l’avenir ». Un demi-siècle après la dictature, la détermination du peuple argentin à défendre la vérité, la justice et la mémoire reste intacte.
