2026 marque un anniversaire important de l’histoire sociale et syndicale belge : celui de la révolte des ouvriers et ouvrières de Roux, violemment réprimée par le pouvoir de l’époque, mais qui ouvrira aussi la voie à d’importantes avancées sociales.
Comme chaque année, le collectif « 1886 » et les organisations syndicales – rouges et vertes réunies – rendent hommage aux « martyrs de Roux » et rappellent l’importance des libertés syndicales et du droit de grève. À l’heure des préparatifs, nous avons interviewé Vincent Pestieau, secrétaire régional de la FGTB Charleroi Sud Hainaut.
| Bref rappel historique En 1886, une vaste révolte sociale secoue le bassin industriel wallon. Dans un contexte de crise économique, de salaires misérables, de journées de travail interminables et de conditions de vie insalubres, la colère ouvrière éclate de Liège à Charleroi. Les premiers syndicats apparaissent et l’espoir d’une vie meilleure commence à émerger. La réponse du pouvoir en place est brutale. Le gouvernement envoie l’armée pour réprimer le mouvement de grève. Le 27 mars 1886, à Roux, 19 ouvriers sont tués lors de fusillades et de nombreux autres blessés. Des travailleurs sont condamnés pour avoir fait grève et plusieurs militants syndicaux écopent 20 ans de travaux forcés avant d’être amnistiés – mais condamnés à l’exil – deux ans plus tard sous la pression populaire. Malgré la tragédie, ces événements marquent un tournant. Ils contribuent à une prise de conscience et ouvrent la voie aux premières lois sociales, adoptées entre 1887 et 1914 : l’interdiction du travail des enfants, l’assurance maladi obligatoire à la charge de l’employeur et la première reconnaissance des organisations syndicales. |
Pourquoi est-il important de continuer à commémorer ces événements, notamment pour les nouvelles générations de militant·es ?
Parce qu’il est essentiel de rappeler que rien n’a été offert à la classe travailleuse. Tout a été arraché à travers la lutte sociale. On apprend à l’école que le Royaume de Belgique est né en 1830. Mais la Belgique dotée d’une véritable démocratie sociale, elle, est née en réalité en 1886.
Rien n’a été offert à la classe travailleuse. Tout a été arraché.
Vincent Pestieau, Secrétaire régional de la FGTB Charleroi
Roux montre aussi que les luttes ouvrières ont permis d’arracher d’importantes avancées sociales. Que la lutte paie.
1886 marque surtout la naissance d’un véritable mouvement syndical en Belgique, dès l’origine interprofessionnel. Des mineurs, des lamineurs, des verriers, mais aussi des sansemploi se sont unis pour affronter l’ordre établi.
Après 1886, la classe ouvrière belge s’est d’ailleurs fait connaître dans toute l’Europe pour ses grèves générales et ses nombreuses manifestations. Nous sommes aujourd’hui les héritiers de cette longue tradition de lutte interprofessionnelle.

140 ans plus tard, les libertés syndicales et le droit de grève restent régulièrement remis en question. On l’a vu avec l’intervention d’huissiers sur des piquets ou certaines violences lors de manifestations. Peut-on en conclure qu’aucune conquête sociale n’est jamais définitivement acquise ?
Au lendemain de 1886, ce sont les représentants de l’Union verrière qui seront chassés, emprisonnés et jugés. La
répression sociale, la remise en question de la démocratie sociale passe d’abord par l’attaque des organisations syndicales et de ses représentants.
Le suffrage universel, le droit du travail, la sécurité sociale et ses services publics sont les fruits de la lutte sociale menée par la classe travailleuse. Et, à chaque occasion, ces acquis sont remis en question par le pouvoir des grandes entreprises. Car remettre en question les organisations syndicales, les criminaliser, les décrédibiliser est le plus court moyen pour revenir sur ses acquis sociaux.
Aujourd’hui la résistance existe toujours, contre le gouvernement Arizona qui remet en question les pensions, l’assurance chômage, les conditions de travail… Voyez vous un parallèle avec les luttes sociales du passé ?
De 1886 à 2026, notre force reste la même : l’action syndicale interprofessionnelle. Le fait d’avoir rassemblé à trois reprises plus de 100 000 personnes en manifestation en un an montre l’impact que nous avons dans la société.

« De 1886 à 2026, notre force reste la même : l’action syndicale interprofessionnelle. »
— Vincent Pestieau, Secrétaire régional de la FGTB Charleroi
Aujourd’hui, nous manifestons aux côtés de la jeunesse, de la société civile, des mutualités… Nous réunissons différentes composantes de la population pour dénoncer l’injustice, refuser la fatalité, redonner espoir. Car oui, un autre monde est possible.
En 1886 comme en 2026, les femmes se trouvent d’ailleurs en première ligne pour revendiquer l’égalité et le respect. À chaque époque, nous faisons société.
Finalement, 140 ans plus tard, les revendications restent-elles fondamentalement les mêmes : moins d’inégalités, une meilleure redistribution des richesses et des conditions de travail et de vie dignes ?
Ce n’est pas seulement une liste de revendications qui nous définit. Ce qui nous anime, c’est l’espoir d’une autre société : le refus d’accepter qu’il n’y ait pas d’alternative, la conviction que chaque vie humaine mérite la dignité, quelle que soit sa classe sociale, son sexe, sa religion…
C’est cet ADN, présent depuis 1886, qui nous définit. Nous portons une vision de société où chacune et chacun a sa place et peut vivre en paix.
