« Amazonia », une immersion théâtrale dans la jungle d’Amazon

« Amazonia », une immersion théâtrale dans la jungle d’Amazon

Un décor dépouillé, à l’image des grandes usines : hauts murs gris, marquages jaunes au sol, casiers métalliques où pendent des vêtements de travail fluorescents. Sur scène, un seul comédien, Aurélien Labruyère. Il incarne Christian, jeune ouvrier qui se fait engager chez Amazon pour y initier une dynamique syndicale et faire gagner des droits aux travailleurs et travailleuses. Le mercredi 14 janvier, nous avons assisté à la représentation d’ « Amazonia », inspirée du parcours de Christian Porta – devenu figure de proue du syndicat CGT dans le nord de la France – au théâtre des Martyrs. Impressions.

Comme un air de déjà-vu

La pièce s’ouvre dans une boulangerie industrielle, premier emploi de Christian. Les employeurs convoquent une réunion. « Vers 9 heures, le grand se pointe avec son air sympa », raconte le comédien. « On sent tout de suite qu’il a quelque chose d’un peu sale à nous dire. Comment ça se passe dans le ventre, dans le sang, quand on a une sale besogne à faire ? », interroge-t-il.

L’annonce tombe comme un couperet : 185 emplois supprimés. Ou, pour le dire mieux, 185 personnes qui perdront leur gagne-pain. Le silence s’installe, l’incompréhension est totale. Pourtant, des efforts avaient été consentis. Cette scène résonne douloureusement avec l’actualité sociale. En Belgique, les licenciements collectifs se sont multipliés ces dernières années : Delhaize, Audi, Lunch Garden… et plus récemment Cora, pour ne citer que quelques exemples.

Très vite, l’indignation monte. Christian et ses camarades décident de s’organiser. La grève s’impose, et elle durera plusieurs mois. Le conflit débouche sur une victoire partielle : 165 emplois sont sauvés. Mais une vingtaine de travailleurs restent sur la sellette. Christian est épargné, pas son collègue, proche de la pension. Comment retrouver un emploi à cet âge-là ?

Les mois et les années suivantes voient naître des délégations syndicales, s’enchaîner les luttes, et, souvent, les victoires.

Bip, bip, bip

Quelques années plus tard, Amazon – au logo faussement souriant – annonce l’ouverture d’un nouvel entrepôt dans la région. Mille emplois sont promis. Christian est à la fois curieux et inquiet. Il décide de postuler, avec une intention claire : faire entrer le syndicalisme dans l’entreprise et arracher des droits pour les salariés.

Dès la phase de recrutement, il se heurte à un capitalisme brutal, déshumanisé. Période d’essai, contrat de très courte durée, questions absurdes lors de l’entretien… Malgré tout, il est engagé. Et rapidement happé par les cadences infernales de la jungle Amazon : le bruit permanent, la pression constante, la fatigue accumulée, l’obsession de la rentabilité, les humiliations venues d’en haut.

Sept secondes. C’est le temps dont il dispose pour saisir un article, le scanner et le reposer. Les machines chronomètrent. Bip, bip, bip. « Un colis égaré, c’est un enfant qui ne recevra pas de cadeau à Noël », lui lance un supérieur pour le culpabiliser. Pourtant, les chiffres parlent : Christian est un « bipeur » performant. Il est félicité, espère une promotion.

À la place, la sentence tombe comme un couperet : son contrat ne sera pas renouvelé, son engagement syndical ayant été découvert. Christian engage alors une procédure pour licenciement abusif. S’ouvre un procès devant le tribunal des prud’hommes, qui règle les conflits individuels entre employeur et salarié. Les arguments s’enchaînent, tout comme les accusations fallacieuses. La pièce s’achève sur un monologue bouleversant du syndicaliste, dénonçant l’invisibilisation des ouvriers, ces femmes et ces hommes qui produisent les richesses colossales dont ils sont pourtant exclus.

L’art au service du monde du travail

Les applaudissements retentissent. Nous en faisons autant, convaincus de l’importance de ce type d’œuvre pour le public. Amazonia est une pièce émouvante qui raconte la violence sociale, qui informe. Le jeu d’Aurélien Labruyère est sincère : il dépeint avec force les conditions de travail infernales et suscite chez chacun un élan d’empathie, voire d’indignation. « L’idée de départ était de parler de la grande distribution, de raconter un peu ce monde. Je me suis fait engager comme intérimaire et j’ai suivi plusieurs étapes de recrutement », explique le comédien. Il a ensuite contacté la CGT, qui lui a parlé de Christian Porta.

Pour cette première, Christian Porta -co-auteur du spectacle – est sur place. Il rejoint la scène, accompagné du metteur en scène, Jean-Baptiste Delcourt. S’ensuit un débat riche avec les spectateurs, jeunes et moins jeunes. Quel est l’objectif du spectacle ? Pour Jean-Baptiste Delcourt, il s’agit « de donner une certaine confiance au public pour mener des luttes » indispensables dans « le monde dans lequel on vit, qui va mal ». Christian Porta ajoute :


« Il est important de mettre l’art au service des travailleurs et travailleuses. »

— Christian Porta, Syndicaliste CGT et co-auteur du spectacle

Les questions s’enchaînent. L’un des spectateurs demande au syndicaliste où il a trouvé le courage de défier ces géants. Sa réponse est simple : « C’est la situation qui m’a poussé. » Il évoque également la tradition de lutte de sa région du nord, jadis marquée par le travail dans les mines. Aujourd’hui, une section de la CGT est active au sein d’Amazon et a déjà mené plusieurs combats. Elle a notamment obtenu des augmentations salariales. Mais le turn-over reste extrêmement élevé : « Amazon organise même des bus pour aller chercher des travailleurs parfois à 1,5 heure de route », souligne-t-il.

L’action collective, seul moyen efficace

La question revient souvent : faut-il éviter de commander sur Amazon ? Certains admettent, avec un peu de culpabilité dans la voix, qu’ils achètent parfois sur des grandes plateformes. Pour la majorité, c’est avant tout une question de pouvoir d’achat : ces marques proposent souvent des prix bien plus bas. Mais c’est aussi un enjeu sociétal. Pour Jean-Baptiste Delcourt, « si l’on ne consomme pas dans la société actuelle, on n’est personne ». Christian Porta ajoute : « Le reproche s’adresse au système capitaliste qui influence nos vies. »

On réfléchit… et l’on se permet d’émettre un avis. Le boycott des produits, bien qu’initiative noble et respectable, n’aura probablement que peu d’effet sur un géant qui engrange des millions de bénéfices. Le changement doit venir de l’intérieur, porté par les travailleurs et travailleuses qui connaissent leur outil de travail, leur entreprise. Christian insiste : « La grève est le seul moyen qu’on ait. » Lorsque le dialogue social est impossible, elle reste l’outil le plus efficace pour faire pression sur des entreprises de cette envergure. Car la seule chose qui les intéresse réellement, c’est le profit.

La modératrice prend la parole pour clore le débat, comme si elle voulait faire de notre intervention la conclusion. Nous applaudissons à nouveau et quittons la salle en silence, pensifs, convaincus plus que jamais de la nécessité de continuer la lutte.

Les représentations d’Amazonia se poursuivront jusqu’au 25 janvier. Infos et réservations ici.

Autour du spectacle : le samedi 24/01, un arpentage du livre « Critique populaire de l’exploitation » de Nicolas Latteur, formateur au CEPAG, de 13h à 16h30.

Crédit photo principale : Matthieu Delcourt

Crédit photo Christian Porta : Adrien Labit

Ioanna Gimnopoulou
Journaliste, Syndicats Magazine |  Plus de publications

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