Le syndicalisme part d’une réalité concrète : le travail, l’entreprise, le secteur, les conditions dans lesquelles la richesse est produite. C’est là que se construisent les collectifs, les revendications et le rapport de force. Mais aucune de ces réalités n’existe isolément. Derrière une décision d’investissement, une restructuration ou une nouvelle orientation industrielle se trouvent des choix qui sortent de l’entreprise.
Le capital a depuis longtemps organisé la production à l’échelle internationale. Les chaînes de valeur ont été fragmentées, les sous-traitants multipliés, les sites mis en concurrence et les investissements déplacés en fonction de la rentabilité, des aides publiques, de l’énergie ou de l’accès aux marchés. Cette organisation lui permet de faire jouer les travailleurs et les territoires les uns contre les autres et ainsi d’organiser la division au sein de la classe travailleuse.
Dans l’industrie, nous le voyons directement. Une usine dépend d’autres sites, de fournisseurs, de matières premières, de technologies, d’infrastructures énergétiques et de décisions prises parfois à des milliers de kilomètres. L’automobile, l’acier ou
les batteries sont intégrés dans des chaînes mondiales dont aucun maillon ne peut être compris séparément.
La transformation écologique rend cette interdépendance encore plus visible. Produire des véhicules électriques, décarboner l’acier ou développer de nouvelles capacités énergétiques suppose d’organiser des filières entières. Cela implique des choix sur les matières premières, les technologies, l’énergie, les investissements et les emplois. Une transition qui ne regarde qu’un site ou qu’un territoire et ne maîtrise donc qu’une partie du problème.
La transition écologique est nécessaire, et l’actualité ne fait que renforcer cette urgence. Mais elle ne pourra se faire ni contre les
travailleurs, ni sans eux. Elle doit être construite avec celles et ceux qui produisent, à partir de leurs savoir-faire et de leur connaissance de l’outil industriel. Nous ne pouvons pas accepter une division internationale du travail qui repousse ailleurs l’extraction, la pollution et les formes les plus brutales d’exploitation.
La réponse ne peut pas être de mieux se positionner que le voisin dans une concurrence organisée par d’autres. Cette logique mène toujours au même résultat : pression sur les salaires, les conditions de travail, les protections sociales et les aides publiques. Il y aura toujours un site présenté comme moins cher, un pays plus « compétitif », un travailleur qu’on cherchera à opposer à un autre.
Le syndicalisme international part du refus de cette mise en concurrence.
Lorsque des délégations de différents sites échangent leurs informations, coordonnent leurs revendications et confrontent les stratégies d’un même groupe, elles renforcent leur capacité d’agir dans chaque entreprise. Lorsque les organisations syndicales interviennent ensemble dans une chaîne de sous-traitance ou face à une multinationale, elles transforment une fragmentation voulue par le capital en force collective.
La crise industrielle européenne ne peut d’ailleurs pas être comprise uniquement à l’échelle d’un bassin, d’une région ou même
d’un pays. Les choix énergétiques, les politiques commerciales, les rivalités géopolitiques, l’accès aux matières premières et les stratégies des multinationales déterminent directement ce qui est produit ici aujourd’hui et ce qui ne le sera plus demain.
Cela ne rend pas les territoires moins importants. Une politique industrielle sérieuse doit protéger les capacités productives, les
savoir-faire et l’emploi qui s’y sont construits. Mais défendre un territoire exige aussi de comprendre les rapports économiques
dans lesquels il est inséré. Sans maîtrise des investissements, de l’énergie, des chaînes de valeur et des choix de production, l’ancrage territorial reste soumis aux arbitrages du capital.
C’est précisément pour cela que le syndicalisme international est central. Ce n’est pas un supplément moral : c’est une nécessité de classe. Le capital organise la production mondialement ; notre rapport de force doit pouvoir se construire à la même échelle.
Notre force reste le travail organisé. Partout, ce sont les travailleurs et travailleuses qui produisent, maintiennent, transportent et
transforment. Cette interdépendance, le capital l’utilise pour organiser la concurrence. À nous d’en faire une force.
Le syndicalisme international consiste à porter le rapport de force à l’échelle où se prennent certaines décisions d’envergure. Nos
combats ont un ancrage. Mais ils ont aussi une échelle. Et cette échelle est désormais mondiale.
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Hillal Sor
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