Rencontre avec Ahed Tamimi : la gifle

Rencontre avec Ahed Tamimi : la gifle

Originaire du village Nabi Saleh en Cisjordanie, Ahed Tamimi est née et a vécu toute sa vie dans un contexte de violence extrême : celui de l’occupation militaire israélienne. À l’âge de 16 ans, elle giflait un soldat qui venait de tirer une balle en caoutchouc dans le visage de son cousin. Pour cela, après une arrestation disproportionnée et un interrogatoire de 16 jours, elle a écopé de 8 mois de prison. C’est cet événement qui l’a rendue célèbre. Ahed Tamimi est devenue le visage de la résistance palestinienne. En Belgique dans le cadre du festival Manifiesta, elle nous a livré son témoignage. Pour nous aussi, une gifle : celle de la cruelle réalité palestinienne.

Ahed Tamimi : « Vivre sous l’occupation, c’est quelque chose qui affecte de manière significative toute ta vie : ton quotidien, tes désirs, tes aspirations, ton avenir… Vivre sous l’occupation, c’est vivre au quotidien avec l’angoisse de perdre un être cher. D’être arrêtée, blessée, assassinée… C’est de ne pas être libre, comme la majorité des gens à travers le monde.

Souvent, pour expliquer la réalité qui est la nôtre, je donne un exemple simple :  imaginez un étranger qui vient chez vous, qui vous attribue une chambre et ne vous laisse plus sortir de celle-ci. C’est ça l’occupation ! »

Tu as vécu l’occupation depuis ton plus jeune âge. Lors d’une de tes interviews, tu disais que certains enfants palestiniens voient la mer, mais ne peuvent pas s’y rendre. Comment décrirais-tu la situation des enfants dans ce contexte d’occupation ?

« En Palestine, les enfants sont arrêtés sur le chemin de l’école, ou chez eux pendant la nuit. Ils subissent des interrogatoires violents, des menaces de mort envers leurs parents, leurs amis… Les enfants à Gaza naissent sous les bombardements. L’impact psychologique de l’occupation est immense. Un enfant né dans un contexte politique serein penserait à jouer, écouter de la musique, s’amuser avec ses copains. Les enfants en Palestine sont confrontés à l’occupation dès leur plus jeune âge et en sont dramatiquement impactés. Leur première préoccupation est de savoir comment y résister. »

Quand tu avais 16 ans, tu as giflé un soldat israélien parce qu’il avait agressé un membre de ta famille. Tu es ensuite allée en prison. Peux-tu nous dire quelques mots sur ton arrestation et ton procès ?

« Le jour de mon arrestation, les soldats israéliens ont utilisé la force de manière disproportionnée : ils étaient plus de 200 devant ma maison. Ils sont rentrés chez moi sans mandat d’arrêt à 3h du matin. J’ai été poussée, menottée, presque trainée dans la jeep. Dans la voiture ils me tiraient les cheveux, se moquaient de moi, tout en me filmant : « Tu te prend pour une héroïne ? », me demandaient-ils ironiquement.

Mon interrogatoire a duré 16 jours. J’ai été victime de violences physiques et psychologiques. Je n’ai pas eu accès à l’eau, aux toilettes, à de la nourriture, pendant plusieurs jours. Ils me demandaient d’avouer que quelqu’un m’avait dicté de gifler le soldat, que j’étais manipulée par une fraction politique. Afin d’obtenir mes aveux, ils ont menacé d’arrêter, de tuer mes amis, ma famille. Ils ont arrêté ma mère. Lors de mon interrogatoire, je n’ai pas eu droit à la présence d’un avocat ou de mes parents, bien que ceci est obligatoire quand il s’agit d’un ou d’une mineure. Enfin, l’interrogatoire a été mené par deux hommes, alors que la présence d’une femme est requise.

En ce qui concerne le procès, j’ai été jugé devant un tribunal militaire. J’ai écopé de 3 ans de prison. La peine était disproportionnée par rapport au chef d’accusation. Grâce à la mobilisation internationale et la pression qui en a découlé, j’ai finalement fait 8 mois en prison. Ma famille n’a pu me rendre visite que trois fois. »

Quelle est la situation des femmes en Palestine ?

« Les femmes palestiniennes sont amenées à jouer le rôle du père et de la mère. Parce que les pères sont menacés à tout moment d’être arrêtés, de devenir des martyrs… En Palestine, la plus grande violence contre les femmes, c’est celle de l’occupation. C’est celle d’une mère qui a ses cinq enfants en prison et qui ne peut pas les visiter. L’un d’entre eux a un cancer en stade final. Son souhait le plus fort, c’est n’est pas de voir son enfant vivant, parce que ceci ne lui serait jamais permis, mais de voir son enfant… mort. Il faut terminer avec l’occupation afin que les femmes puissent jouir de leurs droits. »

Quelles répercussions ont la colonisation et l’occupation sur les travailleurs palestiniens ?

« Il n’y a pas de perspective de travail. Ni la possibilité de développer son économie, ses projets, puisque toutes les ressources sont sous la main de l’occupant. Le chômage sévit et il est une conséquence directe de l’occupation. De nombreux Palestiniens n’ont donc pas le choix : ils sont obligés, pour nourrir leurs familles, d’aller travailler dans les colonies. Bien que pour cela il faille un permis qui est difficile à obtenir. En plus, la Palestine est gangrenée par des checkpoints entre les villages, entre les villes. Quand certains checkpoints sont fermés, les travailleurs sont bloqués. C’est une entrave à notre liberté de circuler. Dans les colonies, les travailleurs œuvrent pour l’occupant. Ils sont souvent, là aussi, victimes de discriminations. Ils n’ont aucune protection sociale en cas d’accident.

Malheureusement les syndicats palestiniens, comme les organisations politiques, n’ont pas beaucoup de pouvoir. Notre marge de manœuvre, notre souveraineté, sont impactées par l’occupation. Nous ne sommes pas maîtres de notre destin. »

Comment pouvons-nous, depuis la Belgique, défendre les droits des travailleurs et du peuple palestinien ?

(Soupir). « Chaque jour, les sionistes commettent un crime vers les Palestiniens. Ils tuent des enfants, démolissent des maisons, et détiennent des prisonniers illégalement. La question qu’il faut plutôt se poser c’est ‘Comment peut-on mettre fin à l’occupation ?’. La source de l’oppression, c’est l’occupation. Et l’occupation c’est le résultat de traités signés et de plans élaborés par les gouvernements occidentaux. Mais aussi de la défaillance de la communauté internationale à nous soutenir par après.


La source de l’oppression, c’est l’occupation.

— Ahed Tamimi, activiste palestinienne

Les initiatives de boycott des produits issues des colonies sont un des moyens pour mettre la pression au gouvernement israélien, mais ce n’est pas suffisant. La question palestinienne est énorme et demande des actions fortes et complémentaires. Nous avons besoin que vous fassiez pression sur vos gouvernements pour qu’ils stoppent leur soutien à Israël. C’est ça la clé. C’est notre devoir et notre responsabilité de résister à la colonisation, mais aussi le vôtre, car personne ne peut être libre si je perds ma liberté. »

Tu fais des études de droit. Quels sont tes aspirations pour l’avenir ?

« Le génération précédente à la nôtre a été très déçue par la communauté internationale, en laquelle elle croyait. Quel est le résultat de toutes les tentatives de paix ? La colonisation progresse de jour en jour… Nous sommes le fruit de cette génération déçue. Mais nous refusons d’être définis comme des victimes. Nous n’acceptons pas cette situation, nous résistons par tous les moyens possibles. Pour retrouver notre liberté et notre dignité. Pour notre avenir et celui de nos enfants.

Je fais des études de droit pour pouvoir défendre mon pays. Je prône une Palestine à l’abri des forces d’occupation sionistes. Et ce changement doit se faire par la lutte, la justice et non pas par la force. Je rêve d’une Palestine où tous les citoyens, qu’ils soient de confession juive, musulmane ou chrétienne, jouissent des mêmes droits. »

 © photos : Ali Selvi

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