Le 14 juin 1921, la journée de huit heures a été inscrite dans la loi en Belgique. Ce fut une victoire historique pour un mouvement ouvrier qui avait compris que le progrès économique n’a de sens que s’il s’accompagne d’un progrès social. 105 ans plus tard, cette victoire figure toujours dans la loi. Mais lorsqu’on observe la réalité sur le lieu de travail, on ne peut s’empêcher de se poser une question dérangeante. Célébrons-nous aujourd’hui l’anniversaire de la journée de huit heures ? Ou assistons-nous peu à peu à ses funérailles ?
La journée de huit heures n’a jamais été une simple réglementation technique sur le temps de travail. Elle était le résultat d’un choix de société fondamental. Un choix qui fixait des limites au pouvoir du marché. Un choix qui reconnaissait que les êtres humains sont plus que de simples forces de travail. Que le travail est important, mais qu’il ne doit pas tout déterminer.
Que l’on travaille pour vivre, et non l’inverse !
La célèbre formule – huit heures de travail, huit heures de détente, huit heures de repos – était bien plus qu’un simple slogan. C’était un idéal de civilisation.
Pendant près d’un siècle, cet idéal a guidé le progrès social. À mesure que la productivité augmentait, le temps de travail diminuait. Les progrès technologiques se traduisaient par une meilleure qualité de vie. La semaine de cinq jours, les congés payés, la semaine de 40 heures, puis celle de 38 heures n’étaient pas le fruit du hasard. Ils étaient le résultat de luttes, d’une organisation et de choix politiques. L’idée sous-jacente était simple : celui qui produit davantage doit également avoir sa part des bénéfices. Non seulement par le biais de salaires plus élevés, mais aussi par davantage de temps libre.
Aujourd’hui, nous prenons systématiquement le chemin inverse
Nous vivons à une époque de progrès technologiques sans précédent. La numérisation, l’automatisation et l’intelligence artificielle font grimper la productivité. Jamais auparavant autant de richesse n’avait été créée avec si peu de travail humain.
Et pourtant, le débat politique ne porte pas sur la réduction du temps de travail. Personne ne parle d’une semaine de 36 heures. Personne ne parle d’une semaine de quatre jours avec une véritable réduction du temps de travail. Personne ne se demande comment les gains de productivité de demain pourront se traduire par une meilleure qualité de vie.
Au contraire. Le débat porte sur le fait de travailler plus longtemps. Plus d’heures supplémentaires. Plus de flexibilité. Plus de travail de nuit. Plus de travail le dimanche. Des carrières plus longues. Plus de disponibilité. Comme si tous les progrès technologiques n’avaient finalement qu’un seul objectif : faire travailler encore plus les salariés.
Ce n’est pas de la modernisation, c’est une régression historique
Le gouvernement actuel de l’Arizona érige d’ailleurs cette logique en doctrine d’État. Le ministre du Travail, David Clarinval, parle lui-même avec fierté d’une « révolution libérale » du marché du travail. Mais comme le fait remarquer à juste titre Jef Maes, ancien secrétaire fédéral de la FGTB : « Le ministre du Travail Clarinval (MR) se vante de sa “révolution libérale” dans la législation du travail. Je qualifierais plutôt cela de contre-révolution. »
Ce n’est pas un jeu de mots. La question est de savoir qui contrôle le temps de travail. Le travailleur ? Ou l’employeur ?
Quand les heures supplémentaires remplacent les emplois
L’un des exemples les plus frappants est celui des soi-disant heures supplémentaires volontaires. Depuis le 1er juin, les salariés peuvent effectuer jusqu’à 360 heures supplémentaires par an dans le cadre d’un régime fiscal avantageux. Dans certains secteurs – comme l’horeca –, ce chiffre atteint même 450 heures. Une part considérable de ces heures est rémunérée « brut pour net », sans que ces prestations ne contribuent à la constitution de droits sociaux tels que la pension.
Sur le papier, cela semble attrayant. En réalité, il faut se demander dans quelle mesure ce « caractère volontaire » est réellement volontaire. Dans quelle mesure un choix est-il libre lorsque le pouvoir d’achat est sous pression ? Dans quelle mesure un choix est-il libre lorsque des collègues optent pour cette formule ? Dans quelle mesure un choix estil libre lorsque les chances de promotion dépendent de la flexibilité de chacun ?
Même d’éminents représentants patronaux – comme Paul Soete, l’ancien PDG d’Agoria – ont déjà averti qu’à l’avenir, les employeurs embaucheront principalement des travailleurs et travailleuses prêts à effectuer ces heures supplémentaires bon marché. Cela en dit long. Lorsque les heures supplémentaires deviennent moins coûteuses que de nouvelles embauches, le système n’est plus axé sur l’emploi. Il devient alors un substitut à l’emploi.
Le calcul est simple. Cinq salariés effectuant chacun 360 heures supplémentaires représentent ensemble l’équivalent d’un emploi à temps plein. Ce qui est présenté comme de la flexibilité est donc en même temps une forme de destruction d’emplois.
Une sécurité sociale fragilisée au nom de la flexibilité
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les mêmes systèmes qui mettent les emplois sous pression sapent également le financement de notre sécurité sociale. Les heures supplémentaires bénéficiant d’avantages fiscaux. Les « flexi-jobs » qui ne contribuent pratiquement pas à la sécurité sociale. Le travail étudiant qui ne cesse de s’étendre. Ce sont tous des régimes dérogatoires qui suivent la même logique : rendre le travail moins cher en prélevant moins de cotisations sociales.
L’extension des « flexi-jobs » à pratiquement tous les secteurs en est sans doute l’exemple le plus frappant. Selon diverses estimations, cette extension coûte environ un demi-milliard d’euros à la sécurité sociale. Un demi-milliard. Ce n’est pas une mesure technique. C’est un choix politique. Ou, comme le dit Guy Cox, l’ancien directeur général du SPF Emploi : « Bien sûr, la N-VA et le MR se réjouissent de l’extension des flexi-jobs ; vive l’érosion de la sécurité sociale. Les mauvais emplois supplantent les bons. Ce sont les travailleurs et une partie des employeurs qui en font les frais. »
Un choix d’autant plus remarquable que ces mêmes politiciens déclarent ensuite que la sécurité sociale risque de devenir inabordable et que les salariés devront donc travailler plus longtemps. D’abord, réduire les revenus. Puis utiliser les déficits comme argument pour de nouvelles mesures d’austérité. C’est une technique bien connue.
Jef Maes décrit à juste titre comment « une vague de flexibilisation touche le Belge qui travaille dur » et comment les salariés devront désormais, de plus en plus souvent, entrer en concurrence avec une main-d’oeuvre moins chère.
C’est ce que l’on observe déjà aujourd’hui avec les flexi-jobbeurs, les étudiants, les travailleurs qui effectuent des heures supplémentaires à bas prix, les faux indépendants, les travailleurs des plateformes.
Tous sont mobilisés au sein d’un système qui met le travail régulier sous pression. Non pas parce que ces travailleurs en sont eux-mêmes responsables, mais parce que la politique crée délibérément un marché du travail parallèle, régi par des règles fiscales et sociales différentes.
Derrière nos colis, des journées de 12 heures
Le commerce en ligne montre également où mène cette logique. Nous commandons tous en ligne. Nous cliquons, payons et nous attendons que le colis soit livré à notre porte, de préférence dès le lendemain. Mais derrière cette commodité se cache une réalité du monde du travail que nous refusons trop souvent de voir.
Le livreur qui nous apporte nos colis est souvent payé à la pièce. Plus il y a de colis, plus ses revenus sont élevés. Pour gagner un salaire décent, il doit donc rouler plus vite, livrer plus rapidement, faire moins de pauses et, surtout, travailler beaucoup plus longtemps.
Pour le consommateur, c’est du confort. Pour le travailleur, c’est une pression. Pas de journée de huit heures. Mais des journées de travail de dix, douze ou quatorze heures.
Ce n’est pas un hasard. C’est la conséquence d’un modèle économique qui privilégie la rapidité, la disponibilité et les faibles coûts au détriment de la protection du travail. L’économie fonctionnant 24 heures sur 24 est présentée comme un progrès, mais elle repose trop souvent sur des personnes qui n’ont plus aucun contrôle sur leur propre temps.
La journée de huit heures n’est ainsi pas officiellement abolie. Elle est vidée de sa substance. La durée du travail est annualisée. Les horaires deviennent de plus en plus flexibles. Le travail de nuit est encore davantage déréglementé. Le travail le dimanche se généralise.
Ce qui n’était autrefois que des exceptions menace peu à peu de devenir la norme
Le président de la FGTB, Bert Engelaar, a récemment mis en garde, à juste titre, contre cette évolution. « Lorsque la durée du travail est calculée sur une année entière, les heures supplémentaires classiques rémunérées en sursalaire disparaissent dans la pratique. » Et de manière encore plus incisive : « Les travailleurs devront effectuer des semaines de pointe de cinquante heures et plus, sans bénéficier de la compensation traditionnelle. »
C’est là l’essence même du débat. La journée de huit heures n’est pas supprimée par une seule grande loi. Elle est rendue caduque par mille petites exceptions.
Aujourd’hui, Vooruit est le plus petit partenaire d’un gouvernement résolument de droite. Personne ne peut nier que le parti se montre plus intransigeant sur certains dossiers. Personne ne doute que certaines propositions du MR et de la N-VA auraient été bien plus radicales – c’est-à-dire pires – sans Vooruit.
Mais dans le même temps, les socialistes doivent oser se poser une question honnête. Jusqu’où peut-on aller dans une politique qui érige la flexibilisation en idéal social sans remettre en cause l’héritage historique du mouvement ouvrier lui-même ? La journée de huit heures n’a pas été conquise pour renvoyer les travailleurs, cent ans plus tard, vers une semaine de travail de cinquante heures. La sécurité sociale n’a pas été mise en place pour être ensuite systématiquement sapée par des régimes fiscaux dérogatoires. Et le temps libre n’a pas été arraché pour être à nouveau mis à la disposition du marché en tant que réserve de main-d’oeuvre.
Et demain ?
Ce que fait aujourd’hui l’Arizona est une véritable catastrophe. Mais une question tout aussi importante est de savoir ce qui se passera demain. Lorsque Vooruit et le PS auront à nouveau l’occasion de mener une politique au sein d’une autre majorité, mettront-ils un terme à cette vague de flexibilisation ?
Plus encore : vont-ils rebrousser chemin ? Vont-ils opter pour une réduction du temps de travail ? Pour un renforcement de la sécurité sociale ? Pour une limitation des « flexi-jobs » ? Pour le rétablissement de la protection en matière de temps de travail ? Ou bien la suppression de la journée de huit heures deviendra-t-elle finalement un fait accompli, même pour la social-démocratie ?
Si même les socialistes n’osent plus plaider en faveur d’une réduction du temps de travail, de plus de temps libre et d’une protection sociale renforcée, qui le fera ?
Il y a 105 ans, le mouvement ouvrier a imposé une limite au pouvoir du marché. Aujourd’hui, on tente de l’effacer.
La question n’est pas de savoir si la journée de huit heures figure encore dans la loi. La question est de savoir si nous sommes encore prêts à défendre le principe qui se cache derrière.
Car lorsque la flexibilité devient la norme, la déréglementation la politique et la disponibilité permanente la norme attendue, alors nous ne célébrons plus l’anniversaire de la journée de huit heures.
Nous l’accompagnerons peu à peu vers sa mort.
