Le 17 octobre, c’est la journée internationale pour l’élimination de la pauvreté. Où en est-on dans notre pays? 1,9 millions de personnes vivent toujours dans la précarité… Le point dans le Baromètre de la pauvreté 2026.
Une bonne nouvelle, à première vue: depuis 2019, la Belgique compte 344 000 personnes de moins exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale.C’est ce que révèle le Baromètre de la pauvreté 2026, publié par Decenniumdoelen, une plateforme associative de lutte contre la pauvreté. Toutefois, 1,9 million de personnes vivent toujours dans une situation de précarité en Belgique, et plusieurs mesures mises en œuvre par le Gouvernement Arizona, notamment la réforme de l’assurance chômage et de pensions, menacent aujourd’hui cette évolution positive. Retour sur six constats particulièrement préoccupants du Baromètre.

Decenniumdoelen est une plateforme qui rassemble plusieurs mutualités, syndicats, associations de lutte contre la pauvreté et organisations de la société civile. Son ambition est non seulement d’attirer l’attention sur la pauvreté, mais aussi de proposer des solutions concrètes pour y remédier. Fin septembre, la plateforme a publié l’édition 2026 de son Baromètre. Si certains indicateurs témoignent d’une évolution encourageante, d’autres révèlent des tendances inquiétantes, dont les effets commencent déjà à se faire sentir.
1. Perdre ses allocations de chômage ≠ retrouver un emploi
Sans surprise… ce n’est pas parce qu’une personne est exclue de l’assurance chômage qu’elle retrouve automatiquement du travail. Les chiffres rassemblés dans le Baromètre sont éloquents. Parmi les premières personnes privées de leurs allocations de chômage, seules 14 % ont retrouvé un emploi. Dans ce même groupe, 44 % perçoivent désormais un revenu d’intégration sociale (RIS). Pour 34 % des personnes concernées, aucune donnée n’est disponible. Certaines pourraient ainsi passer entre les mailles du filet de notre protection sociale et devenir, de fait, invisibles dans les statistiques.
Les autres personnes ont rejoint un autre régime de protection sociale auquel elles avaient droit, notamment l’assurance maladie-invalidité. Quant à celles dont on a perdu la trace, il est difficile de déterminer précisément ce qu’elles sont devenues et comment elles subviennent à leurs besoins. Il est possible qu’une grande partie d’entre elles dépende désormais de leurs proches.
2. La réforme du chômage ne fait que déplacer les coûts
Le gouvernement Arizona présente sa réforme de l’assurance chômage comme une mesure d’économie budgétaire. En réalité, elle consiste surtout à transférer les coûts vers d’autres niveaux de pouvoir. Avec l’afflux de personnes vers les CPAS, en effet, ce sont désormais les pouvoirs locaux qui doivent supporter une grande partie des conséquences financières de la réforme.
Le baromètre estime à 1,685 milliard d’euros les économies réalisées sur les dépenses de chômage en 2026. Mais il souligne que ces dépenses sont en grande partie reportées sur d’autres dispositifs, notamment le revenu d’intégration sociale, l’assurance maladie-invalidité et les services de médiation de dettes. Réduire les dépenses d’un régime sans renforcer les autres mécanismes de protection ni améliorer l’accompagnement vers l’emploi ne constitue donc pas une véritable économie, mais bien un report de la charge vers des autres niveaux de pouvoir et vers les années suivantes.
Dans un premier temps, l’État fédéral rembourse intégralement les revenus d’intégration sociale, mais cette compensation diminuera progressivement pour atteindre 75 % en 2029. L’enveloppe fédérale de 300 millions d’euros prévue à cet effet est insuffisante. Le Comité de monitorage et la Cour des comptes ont évalué les besoins réels au double.
Cette réforme entraîne également un changement fondamental dans la nature de la protection sociale : un droit individuel à la sécurité sociale est remplacé par une aide sociale conditionnée aux ressources du ménage. Une personne qui perd ses allocations de chômage ne bénéficie pas automatiquement du revenu d’intégration. Les revenus de son conjoint ou de sa conjointe, par exemple, entrent également en ligne de compte.
Selon une simulation citée dans le rapport, le revenu net d’un ménage dont l’un des partenaires travaille pourrait ainsi diminuer d’environ 750 euros par mois. Autre conséquence : les périodes durant lesquelles une personne perçoit un revenu d’intégration ne sont pas assimilées à des périodes de travail pour le calcul de sa pension légale.
3. Les travailleurs et travailleuses aussi ont besoin d’une politique des revenus plus ambitieuse
Avoir un emploi constitue généralement une protection contre la pauvreté. Mais cette protection est loin d’être suffisante pour tout le monde. En Belgique, 4,1 % des personnes qui travaillent sont exposées au risque de pauvreté. Cette proportion grimpe à 9,3 % parmi les personnes peu qualifiées et à 7,1 % parmi celles qui travaillent à temps partiel.
Le Baromètre souligne que, pour certaines configurations familiales, même un revenu provenant d’un emploi à temps plein peut se situer autour du seuil de pauvreté, voire en dessous. La capacité d’un ménage à joindre les deux bouts dépend en effet du nombre de personnes qui vivent de ce revenu, mais aussi des dépenses incontournables liées au logement, à la garde des enfants, aux déplacements ou aux soins de santé.
Ce constat invite à envisager le pouvoir d’achat de manière plus large. Il ne suffit pas d’avoir un emploi : encore faut-il bénéficier d’un salaire décent, d’un nombre suffisant d’heures rémunérées et d’un contrat stable. Les personnes qui travaillent à temps partiel contre leur gré doivent pouvoir augmenter leur temps de travail. Quant à celles qui ne peuvent exercer une activité à temps plein en raison d’une maladie, d’un handicap ou de responsabilités familiales, elles doivent pouvoir compter sur une protection complémentaire.
4. La flexibilisation du travail fragilise les travailleurs et la sécurité sociale
Selon le Baromètre, un salarié sur dix travaille sous contrat temporaire et plus d’un quart des salariés occupent un emploi à temps partiel. Chez les femmes, cette dernière proportion atteint près de 40 %. Le temps partiel n’est d’ailleurs pas toujours un choix : il constitue souvent une réalité imposée, notamment par la nécessité de concilier emploi et responsabilités familiales.
Les contrats temporaires et le travail à temps partiel s’accompagnent plus fréquemment d’une incertitude quant aux revenus et d’une accumulation plus limitée de droits sociaux. Le Baromètre rappelle dès lors qu’on ne peut mesurer la réussite d’une politique de l’emploi au seul nombre de personnes qui travaillent. La qualité et la stabilité des emplois créés comptent tout autant.
Decenniumdoelen met également en garde contre le développement des flexi-jobs, qui risquent de se substituer à des emplois à temps partiel ou temporaires classiques. Cette évolution soulève directement la question du financement de notre sécurité sociale, puisque les flexi-jobs génèrent nettement moins de contributions sociales et fiscales .
L’extension des flexi-jobs à l’ensemble des secteurs, l’assouplissement de leurs conditions et le développement du travail étudiant pourraient ainsi coûter quelque 1,5 milliard d’euros rien qu’à la sécurité sociale d’ici 2029.
Deux questions essentielles se posent donc : ces formes d’emploi flexibles garantissent-elles aux travailleurs des revenus et une protection suffisants ? Et ne risquent-elles pas de remplacer des emplois qui auraient généré davantage de droits sociaux et de cotisations ?
5. Une réintégration durable exige aussi des efforts concrets de la part des employeurs
Le Baromètre de la pauvreté rappelle que reprendre le travail après une longue maladie nécessite souvent des aménagements. Parmi les personnes interrogées ayant vécu une telle situation, 55 % avaient besoin d’une adaptation de leurs horaires, de leurs tâches, de leur charge de travail ou de leur poste.
Le soutien de la hiérarchie, des collègues et du médecin du travail joue également un rôle déterminant. Pour beaucoup, reprendre leur activité dans des conditions strictement identiques à celles qui prévalaient avant leur maladie n’est tout simplement pas envisageable.
Pourtant, le Baromètre pointe un manque criant d’engagement des employeurs dans ce domaine. Selon le rapport, les entreprises sont tenues, depuis octobre 2022, d’élaborer une politique collective de réintégration. Or, en 2024, 93 % des entreprises interrogées n’avaient toujours pas satisfait à cette obligation. Par ailleurs, 41 % des employeurs estimaient qu’il était difficile, voire impossible, de proposer un travail adapté.
Le rapport dénonce également une répartition déséquilibrée des responsabilités. Alors que les personnes en incapacité de travail se voient imposer des obligations précises, assorties de sanctions, les adaptations nécessaires de leurs conditions de travail et l’accompagnement dont elles devraient bénéficier sont, eux, loin d’être garantis.
6. L’accompagnement via un travail adapté offre des perspectives, mais… les places manquent
Le Baromètre ne se limite pas aux constats : il avance également des pistes de solution. Parmi celles-ci figure le développement de l’économie sociale, qui peut offrir des possibilités d’emploi adapté aux personnes éprouvant des difficultés à intégrer le marché du travail ordinaire.
Le rapport distingue notamment deux formes d’accompagnement : le travail adapté collectif, au sein d’entreprises spécialisées, et le travail adapté individuel, proposé par des employeurs du circuit économique classique avec un soutien supplémentaire. En 2024, ce secteur accompagnait plus de 35 000 personnes. Mais les capacités d’accueil restent largement insuffisantes : plus de 18 000 personnes attendent une place, alors que seules 1 000 places supplémentaires sont prévues d’ici 2029.
Le contraste est frappant. D’un côté, les politiques d’activation se durcissent et les contrôles des personnes en incapacité de travail se multiplient. De l’autre, les possibilités concrètes d’accéder à un emploi adapté demeurent très limitées. Et même lorsqu’elles parviennent à décrocher un emploi dans l’économie sociale, les personnes concernées ne sont pas nécessairement à l’abri de la pauvreté. Il s’agit souvent de postes à temps partiel, dont les rémunérations dépassent à peine le salaire minimum.
Un emploi adapté doit donc aller de pair avec un revenu suffisant, un accompagnement adéquat et de véritables droits sociaux. Pour Decenniumdoelen, il faudrait créer au moins 10 000 places supplémentaires dans l’économie sociale au cours des dix prochaines années.
Alors que ces constats sont déjà alarmants, il est à craindre que les chiffres des années prochaines soient encore pires, en conséquence des mesures asociales mises en œuvre par le Gouvernement Ariona. Car faire la chasse aux pauvres ne fait pas disparaître la pauvreté, elle l’invisibilise.
