Il y a quelques jours, l’organisation patronale Unizo et le groupe RH Liantis se felicitaient des 650.000 étudiants jobistes actifs en Belgique en 2025 et plaidaient pour le maintien du système actuel, qui autorise jusqu’à… 650 heures de travail par an ! En apparence, le statut de jobiste semble avantageux pour tout le monde, garantissant un salaire net plus élevé aux jeunes et des coûts réduits pour les employeurs. Mais derrière cette apparente bonne affaire, la réalité est beaucoup moins réjouissante : les jobs étudiants contribuent peu à la sécurité sociale, privent les jeunes de droits essentiels et ont un impact négatif sur leurs études. Les Jeunes FGTB ont mené une enquête auprès des étudiants et étudiantes jobistes. En voici les résultats.
Autrefois simple job d’été, le travail étudiant s’est progressivement transformé en un travail d’appoint permanent, jusqu’à devenir une véritable « carrière » parallèle aux études. Cette pratique s’est tellement ancrée dans l’économie belge que des entreprises cherchent désormais à fidéliser cette main-d’œuvre tout au long de l’année [1].
Mais cette formule s’exerce au préjudice direct du système de protection sociale et en restreint l’accès. À cause du taux de cotisations sociales réduit, les étudiant et étudiantes ne contribuent pas pleinement à la solidarité collective et se privent de droits essentiels : ces heures travaillées ne leur permettent ni d’accéder aux droits au chômage, ni d’être comptabilisées dans le calcul de leur future pension.
Ces contrats ne sont pas une simple menace pour le financement de la sécurité sociale ; une enquête menée en 2026 par les Jeunes FGTB auprès de jobistes [2] francophones révèle que ces jobs ont un impact significatif sur leur réussite académique, la gestion de leur emploi du temps et leurs représentations du monde syndical.
La question sociale du temps
En 2025, plus de 200.000 jobistes ont travaillé le long de l’année, ce qui est près de quatre fois plus qu’en 2012. Cette tendance à la hausse n’est pas sans conséquences pour l’emploi du temps des jobistes. Au cours de nos entretiens, plusieurs jeunes travailleurs et travailleuses nous ont confirmé être contraints à manquer les cours pour aller travailler.

Concrètement, ceux-ci développent une pratique de « l’absentéisme stratégique » qui consiste à ménager leurs horaires de travail et de présence en cours en choisissant quels cours sacrifier dans le seul but de maintenir un revenu leur permettant de vivre. S’ils privilégient manquer les cours « faciles », certains nous ont confié in fine devoir sécher des cours qu’ils estiment être obligatoires pour leur réussite.
Cette tendance s’observe également dans l’étude statistique de Randstadt qui révèle que 55% des étudiants ont été explicitement invités par un employeur à venir travailler pendant les heures de cours. Parmi celles et ceux qui acceptent la demande de l’employeur, 75% sont contraints d’effectivement manquer des cours. Ils sont 21% des répondants à sécher ainsi les cours plusieurs fois par semaine.[3]
Cet absentéisme stratégique a un impact clair la santé mentale des jeunes. Dans une étude allemande publiée cette année, les chercheurs démontrent que le burn out provient d’un déséquilibre entre les exigences auxquelles les étudiants doivent faire face et les ressources mises à leur disposition. En d’autres termes, les étudiants et étudiantes subissent un préjudice vis-à-vis de leur santé mentale lorsqu’on les éloigne des ressources apportées par les cours, les services de l’établissement, ainsi que d’autres ressources personnelles comme la santé financière et sociale.[4]
Kim, 22 ans, en témoigne :
« Certains amis ont arrêté les cours notamment parce qu’ils devaient jober. Et après j’en connais encore qui passent leur temps à jober ; je me demande comment ils s’en sortent. Moi je m’en sors en mode purement survie, ce n’est pas très marrant. »

En plus d’une raréfaction chronique du nombre d’étudiant·es qui travaillent uniquement l’été, on observe des inégalités de genre particulièrement marquées concernant l’accès à cette période de travail.
En 2025, les étudiants qui travaillent uniquement en été sont majoritairement des hommes, alors que les femmes sont majoritaires dans la catégorie d’étudiants qui travaillent le long de l’année. Les statistiques mises à disposition par l’ONSS montrent que ces inégalités sont constantes depuis 2012. Celles-ci s’ajoutent d’ailleurs à des inégalités salariales, où les femmes gagnent en moyenne 29 centimes de moins chaque heure travaillée. Cet écart monte jusqu’ à 82 centimes pour la CP 200 [5].
Par ailleurs, le nombre d’heures travaillées varie fortement en fonction de la région où résident les jobistes. En moyenne, les étudiants de Bruxelles ont travaillé 265 heures en 2025, ce nombre est de 254 pour Furnes et 239 pour Charleroi contre 200 à Audernarde et 175 à Virton.
Un système qui s’essouffle
Contrairement à ce qu’affirment de nombreux députés de l’Arizona, les jobistes ne travaillent pas pour « acquérir de l’expérience » mais avant tout pour combler leurs besoins financiers. Si la majorité d’entre eux déclarent travailler pour payer leurs loisirs, l’enquête de Randstadt révèle qu’ils sont 27% à travailler pour contribuer au budget familial et à leurs frais d’étude. Cette proportion correspond à 180.000 étudiants et étudiantes en Belgique. Plusieurs jobistes interviewées par les Jeunes FGTB correspondent à cette catégorie et décrivent leur situation comme une boucle sans fin. S’ils tirent une certaine fierté de ne pas être dépendants de leur famille, leur indépendance à un coût social qui ne leur permet plus de sentir pleinement reposés et de décompresser le week-end.
« A cause du boulot, je fais la nuit de 19h à 7h ou de 20h à 8h. On dort quand même une heure ou deux, mais avec une heure ou deux, on n’a pas envie d’aller le lendemain à l’école. Ca m’arrive de ne pas y aller parce que je suis trop fatigué. »
— Liam, 21 ans, Jobiste
« J’ai une collègue qui travaille pour payer les fournitures de ses frères et sœurs. Parce que sa mère n’a pas de taf, elle est au chômage et a perdu ses allocations. Je pense qu’elle est au CPAS maintenant. Le job étudiant, c’est limite la rentrée de la famille. »
— Ted, 25 ans, jobiste
En plus de cet épuisement chronique des étudiants, on constate que la flexibilisation du travail étudiant ne permet pas de lutter contre le travail non-déclaré. Selon Randstadt, 17% des étudiants n’ont toujours pas de contrat, contre 15% en 2004 et 13% en 2006. Si la flexibilisation du temps de travail des jobistes devait de les sortir de l’économie informelle, elle aura réussi à accompagner leur précarisation.
Une question syndicale à investir
L’ensemble des données relatives aux jobs étudiants convergent vers un point : la flexibilisation du travail des étudiants est à bout de souffle. Si les employeurs continuent à pouvoir engager des centaines de milliers de jeunes corvéables, continuer à intensifier leur travail ne sera pas sans conséquence.
La réforme du décret Paysage dans l’enseignement supérieur francophone sanctionne davantage l’échec aux examens. Pour une étudiante qui travaille beaucoup, travailler davantage signifie prendre le risque d’être éjectée de son cursus académique si elle n’arrive pas à combiner ses études à son travail. Soit en prenant le risque de développer un burn out, soit en étant sortie du système par les conditions de finançabilité.
Pour un gouvernement qui déclare aimer les ingénieurs, celui-ci se démène pour en diplômer le moins possible et faire des jobs étudiants une question syndicale à investir au plus vite.

[1] Moriaux, V. (2026, 28 août). Job étudiant: comment les entreprises peuvent-elles s’en servir pour recruter toute l’année ? Trends-Tendances. https://trends.levif.be/entreprises/ressources-humaines/job-etudiant-comment-les-entreprises-peuvent-elles-sen-servir-pour-recruter-toute-lannee/
[2] Les Jeunes FGTB ont réalisé des entretiens avec des jobistes bruxellois et wallons travaillant au moins 400 heures chaque année.
[3] Randstad. (2026, 18 juin). Les étudiants jobistes indifférents à la mesure des 650 heures. https://www.randstad.be/fr/propos-nous/nouvelles/etudiants-jobistes-indifferents-mesure-650-heures/
[4] Rußmann, M., Netz, N., Becker, K. et al. Social inequalities in the risk of student burnout. J Public Health (Berl.) (2026). https://doi.org/10.1007/s10389-026-02829-6
[5] Securex. (2026, 25 juin). L’écart salarial en Belgique commence déjà dès les jobs d’étudiants [Communiqué de presse]. https://press.securex.be/lecart-salarial-en-belgique-commence-deja-des-les-jobs-detudiants
