La « classe moyenne inférieure », ou les portes de la précarité

La « classe moyenne inférieure », ou les portes de la précarité

En Belgique, la classe moyenne dite « inférieure », regroupe de très nombreux ménages. De qui parle-t-on ? Ce sont les personnes qui vivent « tout juste ». Qui travaillent, parfois à temps partiel, parfois sous contrat précaire, et qui peuvent basculer au moindre pépin. Une voiture qui tombe en panne, ou une maladie… Le sociologue Geert Schuermans a suivi pendant un an cinq personnes appartenant à ce groupe très divers.

La classe moyenne inférieure, c’est qui exactement ?

Selon une étude du groupe de réflexion Minerva, ce sont les ménages ayant un revenu net disponible qui se situe entre 60 et 80 % du revenu médian. Le revenu médian correspondant au revenu situé juste au milieu de la répartition des revenus. La moitié des travailleurs en Belgique gagne plus, l’autre gagne moins. Le revenu médian donne une bien meilleure idée de la réalité que le revenu moyen, ce dernier étant nettement plus soumis aux « extrêmes ».

Aujourd’hui, le revenu médian net en Belgique se situe grosso modo à 2.100 euros. On parle d’une classe moyenne inférieure en cas de revenu net disponible entre 1.250 et 1.700 euros nets. Il s’agit d’une approximation qui doit légèrement être corrigée vers le haut selon la situation du ménage. Si l’on y ajoute les personnes qui vivent déjà sous ou au seuil de pauvreté, ce groupe constitue 34% de la population belge. Un tiers.

Geert Schuermans, vous avez travaillé de près avec les personnes de ce groupe cible…

“Tout à fait. Je travaille depuis plus de 10 ans déjà pour des organisations de lutte contre la pauvreté. Pour mon dernier livre , je suis resté pendant un an dans une antenne de l’asbl Samenlevingsopbouw à Deurne, essentiellement pour y observer les choses. De nombreuses personnes que j’y ai vues n’étaient pas réellement pauvres, mais certainement pas riches non plus. C’est avec ces personnes que j’ai pu avoir les discussions les plus intéressantes, parce que très souvent, elles ne partageaient pas mes idées. Cela m’a sorti de ma bulle.”

“Dans mon livre « De Achterblijvers » (uniquement en NL, NDLR), j’ai voulu illustrer la vie de ces personnes. L’asbl Samenlevingsopbouw et des syndicalistes m’ont mis en contact avec cinq familles. Pendant un an, tous les mois, j’ai voulu les rencontrer pour discuter, pas seulement de questions d’argent, mais plus largement de leur vie de famille, des enfants, de leur travail. Je voulais non seulement évoquer les problèmes, mais aussi parler de ce qui allait bien. Car ce n’est pas parce que vous flirtez avec le seuil de pauvreté qu’absolument tout est sombre dans votre vie.”

Geert Schuermans

Travailleurs, mais sur le fil

« Je parle donc dans mon livre de Sofie, qui a un diplôme d’assistance médicale et qui ne parvient pas à trouver un emploi stable. Je parle aussi d’Eliza, mère de trois garçons qui, depuis son divorce il y a quelques années, s’en sort tout juste. Puis de la situation de Koen, père de trois enfants, plus deux beaux-enfants, qui fait des petits boulots comme indépendant et se demande si en ces temps de corona, les clients le laisseront encore entrer chez eux. Et de celle d’Amin, qui est arrivé dans notre pays en 2015 et qui donnait cours en primaire au Maroc, qui est en bonne voie pour obtenir chez nous un diplôme dans le social. J’évoque encore la vie de Kurt, un ouvrier qui fait tous les jours la navette entre Houthulst et Melle, et celle de Cindy, qui travaillait comme femme de ménage et qui est maintenant depuis un petit temps chez elle, en arrêt maladie. »

Est-ce que le corona a changé quelque chose au niveau de votre travail ?

“Oui et non. Bien sûr, les contacts ont été plus difficiles. Quand on ne peut pas communiquer avec la personne en face, mais de façon numérique, créer une connexion est évidemment moins évident. Je n’ai toutefois pas l’impression que le coronavirus ait créé beaucoup de nouveaux problèmes. Au contraire, il a plutôt fait revenir à la surface des problèmes qui existaient déjà.”

Dans notre journal Syndicats, nous avons précédemment écrit que le coronavirus était un virus de l’inégalité.

“Cela s’est vu aux mesures qui ont été prises. De nombreuses personnes ont été oubliées. Bien souvent, ceux qui s’en sortaient déjà pas mal ont encore été soutenus. J’étais chez Kurt quand on a annoncé le confinement en mars 2020. Il était vraiment indigné. “Ceux qui travaillent sur PC, eux, ils pourront travailler de chez eux”. Kurt travaille dans une imprimerie, comme aide aux machines. Et pour ces personnes-là, des conditions de travail saines ne semblaient pas prioritaires. Aujourd’hui, il est souvent question de privilèges quand on parle du racisme ou de la discrimination ou encore des questions de genre, mais ce qui est tout aussi important, voire plus encore, c’est le privilège socio-économique. C’est un point qui n’est pas assez souvent pris en compte dans le débat. La situation actuelle devrait être une opportunité pour les partis politiques de gauche de capter cet élément et d’en faire une plus-value.”

En quoi les différents confinements ont touché cette « classe moyenne inférieure » ?

“Ce qui était surtout frappant, c’était l’insécurité. Les personnes qui avaient déjà peu de protection sociale, en raison de leur statut précaire par exemple, ont vu ce peu de protection disparaître. Comme pour Amin, qui travaillait comme étudiant dans un petit supermarché. Bien sûr, il y avait le chômage temporaire, mais beaucoup d’entre eux n’y ont pas eu droit. Sofie a près de 40 ans et de toute sa carrière, elle n’a jamais eu de contrat fixe. On dit souvent que l’intérim est un tremplin vers un contrat fixe. Mais c’est souvent faux. Et donc, ce confinement décidé en mars 2020, a eu d’énormes implications.”

Quand les fins de mois sont systématiquement difficiles, comment les gens le vivent-ils ?

“Une des personnes de mon livre est finalement vraiment tombée en dépression. C’est difficile de pointer une cause en particulier en cas de problèmes de santé mentale. Mais ces situations d’incertitude et d’insécurité, ça mine vraiment le moral des gens. C’est source de gros problèmes psychiques et finalement aussi physiques.”

Un seul coup dur suffit pour que les gens se retrouvent au bord du gouffre.

“A un moment donné, la voiture de Kurt est tombée en panne. Ennuyeux quand on en a besoin tous les jours pour se rendre au travail. Comme il s’entendait bien avec son patron, il a pu emprunter la camionnette du boulot, le temps des réparations. Mais ce genre de « petit pépin » peut facilement vous faire basculer. Si vous faites partie de la classe moyenne supérieure et que ça vous arrive, ce n’est évidemment pas agréable, mais vous avez en général l’argent, les connaissances ou les connexions nécessaires pour faire face à de telles situations. Mais quand vous n’avez ni argent, ni connaissances, ni réseau sur qui retomber, la situation prend une tout autre tournure. Les risques sont directement nettement plus concrets.”

“Ce que je remarque chez les gens que j’ai suivis pendant un an, c’est que tous fournissent une réelle contribution à la société. Pourtant, ils sont peu payés et peu valorisés, socialement parlant. »

Qui a laissé tomber ces gens ?

“Le monde politique, toutes tendances confondues. Mais aussi le monde académique ou les faiseurs d’opinion. Pour moi, le monde académique, malgré toutes ses bonnes intentions, pose généralement les mauvaises questions. On parle beaucoup trop de croissance économique. Il en faudrait « toujours plus ». Il faudrait peut-être se demander comment ce groupe de la classe moyenne inférieure et des personnes pauvres – qui ensemble représentent quand même un tiers de la population ! – pourraient être aidés. Pour que ceux qui sont à la traîne puissent être « raccrochés », et être de la partie. Car ça fait déjà 30 ans que ce groupe est laissé pour compte.

Toujours les mêmes victimes des politiques en place

Selon Geert Schuermans toujours, rien n’est fait pour que ceux qui sont « à la traîne » puissent, une fois pour toutes, remonter la pente. « Un exemple, le logement : pas d’accès à la propriété. Loyers impayables. Maisons sociales difficiles d’accès. Ces personnes sont donc toujours les victimes de la politique qui est menée. Est-ce dès lors si étonnant qu’elles finissent, à un moment ou l’autre, par craquer ? »

“Un autre exemple : le débat sur le climat et la durabilité. Si un tiers de la population ne suit pas le mouvement, jamais on ne pourra mettre en œuvre une bonne politique climatique. Les publics précarisés sont évidemment conscients du problème. Mais ils n’ont pas la marge pour en supporter la charge. Ils contribuent moins au changement climatique, mais ils en subiront en premier les conséquences. Et en plus, ils devraient en supporter les coûts. C’est une situation classique illustrant l’effet Matthieu : les classes moins nanties ne profitent pas des avantages, et supportent les charges les plus lourdes.”

 “La gauche et les syndicats doivent remettre à l’agenda politique le terme de “classe”, ils doivent oser se profiler à gauche, sans avoir honte. Il faut de nouveau montrer aux gens que ce n’est pas une question de choix individuels. Les personnes dont je parle dans mon livre sont fortes, plus fortes que moi. Les structures sociales sont toutefois faites de telle façon que ce sont toujours les mêmes qui gagnent et les mêmes qui perdent. C’est un point qu’il faut changer. Fini le moralisme dans tous les domaines. En utilisant le terme de “classe”, on commence à repenser en termes de collectivité.”

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