Richard D. Wolff : « Cette crise est typiquement capitaliste »

Richard D. Wolff : « Cette crise est typiquement capitaliste »

A quoi ressemblerait le monde si les travailleurs étaient eux-mêmes propriétaires des usines dans lesquelles ils travaillent, s’ils décidaient eux-mêmes de ce qu’ils produisent, de comment ils produisent et de ce qu’ils font avec les éventuels bénéfices ? Richard D. Wolff est professeur en économie, il a étudié aux universités de Harvard, Yale et Stanford et est spécialisé dans les théories de Karl Marx. Il est un ardent défenseur de plus de démocratie sur le lieu de travail, et des coopératives de travailleurs. Il nous donne son point de vue sur le capitalisme, la crise covid, l’économie américaine et sa vision de l’avenir.

« Le capitalisme aux Etats-Unis, mais aussi ailleurs, est tellement instable qu’il mène à une crise tous les 4 à 7 ans. Une récession, une dépression, un crash, etc. En 2008, nous avons été confrontés à un crash total du marché des crédits hypothécaires. Nous avons assisté à une énorme croissance sauvage des instruments et produits financiers dérivés de crédits. Des billions de dollars dans lesdits produits dérivés étaient en circulation sur la base d’un marché devenu ingérable parce que des millions de gens ne pouvaient plus payer leurs mensualités. Nous avons imputé le crash économique à ces produits dérivés. Pourtant, nous avions déjà connu dans notre société de tels problèmes générés par des produits dérivés, mais cela n’avait pas forcément conduit à une crise générale .

Nous assistons aujourd’hui à quelque chose d’un peu similaire. Nous imputons la crise actuelle à une maladie, mais le système capitaliste est intrinsèquement instable, avec ou sans pandémie, avec ou sans crise hypothécaire. Il est important de voir la situation actuelle comme une crise typiquement capitaliste qui s’accompagne d’une pandémie qui ne survient qu’une fois par siècle. »

Riches mais pas préparés

Richard D.Wolff poursuit son analyse, en évoquant le manque de préparation de son pays face à la crise actuelle. Une analyse qui s’adapte également à nos contrées. « Les Etats-Unis sont riches, ont de bons hôpitaux et de bons médecins, mais le système économique a pour but fondamental la réalisation de bénéfices. A cause de cette soif de profits, nous n’étions pas préparés au virus ni à ses conséquences économiques. »

« Au début de la pandémie, nous n’avions pas de masques buccaux, pas de respirateurs, etc. Pourquoi ? Nous avons pourtant la capacité de production nécessaire. Mais tout est entre les mains du privé. Pour être préparés à une situation de crise, ces entreprises privées devraient donc produire des millions de masques, pour ne donner que cet exemple. Ceux-ci devraient ensuite être stockés partout dans le pays. Sans qu’on ne sache néanmoins combien de temps cette situation durera ou quand la prochaine crise sanitaire éclatera. Cela devient donc particulièrement coûteux. Personne ne sait si, ni quand, on pourra vendre ces masques… Cela fait énormément d’incertitudes. Les entreprises ont donc considéré cette situation comme trop risquée et ont vu ailleurs des opportunités de réaliser des bénéfices. Conséquence : on ne disposait pas de stocks de masques ! Voilà un très bel exemple de cette soif de profits qui fait obstacle à la préparation à une pandémie. »

L’inefficacité grotesque du capitalisme

« Il en va de même pour notre capacité à faire face aux conséquences économiques. Une des réponses de la crise des années 30 a été un immense plan pour l’emploi des autorités. Entre 1933 et 1941, les autorités fédérales ont ainsi engagé quelque 15 millions d’Américains au chômage. Sur ces derniers 18 mois, nous n’avons rien vu de tout cela. Le secteur privé préfère ne pas voir d’emploi public, synonyme de concurrence. »

« Les Etats-Unis recensent 4% de la population mondiale et 20% des décès liés au coronavirus. La soif de profits du capitalisme se traduit par la perte de vies humaines et la destruction de ce pays. Le coût social de cette crise est pourtant bien supérieur à ce qu’il nous en aurait coûté si nous nous y étions préparés. Ceci illustre bien l’inefficacité grotesque du capitalisme ».

« La bonne nouvelle, c’est que jamais de toute ma vie je n’ai vu autant de potentiel pour la gauche. La situation objective, mesurable d’aujourd’hui fait en effet chaque jour apparaître de nouveaux partisans de la gauche. Si nous réussissons à influencer la conscience de la population active, il se pourrait bien que nous assistions à de réels changements fondamentaux ».

Richard D. Wolff

Il y a aussi de bonnes nouvelles

« Aux Etats-Unis, les médias, personnalités politiques et issues du monde académique sont ouvertement hostiles à tout ce qui est de gauche. Le capitalisme était soi-disant le meilleur système économique. Celui qui n’était pas d’accord était considéré comme un ignorant ou un staliniste. De récents sondages d’opinion montrent, ces dernières années, que les moins de 35 ans préfèrent le socialisme au capitalisme. C’est important. Pendant toute ma vie d’adulte, j’ai enseigné en tant que professeur d’économie. Il est frappant de constater combien peu de jeunes savent ce qu’est le socialisme. Ils ne le comprennent tout simplement pas parce que personne n’a jamais tenté de leur expliquer ».

Le socialisme d’aujourd’hui

« Les sondages montrent clairement que les moins de 35 ans  ne veulent absolument rien savoir du capitalisme. Ils se sentent victimes de ce système : ils ne peuvent pas se permettre de se marier ou d’avoir des enfants, ils ont d’énormes dettes étudiantes, etc.  Il nous revient d’expliquer à quoi peut ressembler le socialisme aujourd’hui. »

Le pouvoir des coopératives

Richard D. Wolff est un ardent défenseur des coopératives ouvrières. « Ce n’est pas tant la question de savoir ce que le gouvernement fait, mais plutôt ce que vous faites, vous-mêmes, dans votre usine, votre bureau ou votre magasin. Ça va tout changer, vous deviendrez une autre personne. Votre prendrez les commandes de l’entreprise qui sera transformée en une coopérative. Le socialisme ne tourne plus autour de ce que fait un gouvernement impersonnel, mais bien autour de ce que fait chaque groupe de travailleurs sur chaque lieu de travail. Une entreprise capitaliste classique est dirigée par un très petit groupe de personnes : les propriétaires, les actionnaires, etc. Ils récoltent les bénéfices et prennent toutes les décisions. Pour eux, il n’est pas intéressant d’être préparé à une situation de crise comme une pandémie. Dans une coopérative où les travailleurs détiennent et dirigent l’entreprise, ceux qui produisent sont ceux qui récoltent les éventuels bénéfices. Ils prendront des décisions en fonction de ce qui est le mieux pour leur communauté, plutôt que pour un très petit groupe de personnes ».

« Nous devons expliquer plus en détail ce que sont les coopératives, comment elles fonctionnement, souligner qu’elles existent déjà partout dans le monde et qu’il ne s’agit pas de l’une ou l’autre vision onirique de l’avenir. Il y a l’exemple des coopératives de Mondragón au Pays Basque espagnol ou de la région d’Emilie-Romagne en Italie, où plus d’un tiers de l’économie se compose de coopératives ».

Richard D.Wolff

Tension intenable entre la base et les très riches

« Au cours des 18 derniers mois, les 600 milliardaires américains se sont enrichis d’environ un billion de dollars, alors que 82 millions d’américains ont eu besoin d’une aide du chômage, pour une courte ou une longue période. Beaucoup ont perdu leur épargne ou ont dû vivre aux frais de leur famille ou d’amis. Cette situation concerne la moitié de la population active américaine. Cette tension entre la base et les plus riches est intenable. Le système qui devait soi-disant faire progresser chacun vers la classe moyenne est petit à petit en train de la détruire. Mais je suis plein d’espoir pour l’avenir. Nous allons approfondir la critique du capitalisme en montrant au plus grand nombre que le système est le problème. Même si, en situation de crise, les politiciens mettent tout en œuvre pour tout pointer du doigt, sauf le système. »

Pour en savoir plus sur Richard D. Wolff, sa philosophie, ses ouvrages et lectures : www.democracyatwork.info

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