Santé mentale et précarité | « Le report des soins, une réalité »

Santé mentale et précarité | « Le report des soins, une réalité »

La crise que nous traversons n’est pas finie, et laissera des traces durables. Conséquences sociales, économiques, qui bien souvent attaquent la santé mentale. Comme le mentionnait le sociologue Geert Schuermans, l’incertitude face à l’avenir peut briser une personne. Sur le terrain, on confirme. Alain Leroy, médecin généraliste et militant de gauche, est actif dans un quartier populaire de Mouscron. Il nous raconte son expérience.

Est-ce que tu as constaté, parmi tes patients, une augmentation des problèmes de santé mentale ?

Oui. Ça commence par l’angoisse. Les gens sont anxieux par rapport à leur situation professionnelle, financière. J’ai vu de l’angoisse se transformer en addiction : aux anxiolytiques, à l’alcool. Ça peut arriver assez vite, malheureusement.

Beaucoup de travailleurs et travailleuses précaires te contactent ?

Oui. Parmi mes patients, j’ai vu de nombreux travailleurs inquiets : des gens de l’horeca, des chauffeurs poids-lourds, mais aussi des travailleurs du monde de la nuit, de l’événementiel… Tous ces secteurs ont souffert. Et malheureusement, tout le monde n’a pas eu accès au chômage temporaire, en raison de leur statut précaire…

La reconversion n’est pas facile pour tout le monde. Certaines personnes sont peu qualifiées, d’autres travaillent dans le même secteur de niche depuis des années. Beaucoup ont perdu leurs perspectives pendant cette crise… Ils viennent souvent me consulter pour des troubles du sommeil, des symptômes de dépression. Pour des problèmes de couple aussi : l’angoisse crée de l’agressivité, et des difficultés à gérer les relations familiales.

Comment soutiens-tu ces patients ?

En tant que généraliste, j’accorde des entretiens. J’essaie de redonner espoir, mais ce n’est pas facile. Le milieu soignant ne peut pas non plus assurer que la crise est passée. En réalité, on ne voit pas la fin ! Donc effectivement, les gens continuent de voir l’avenir d’une manière assez négative. Les réseaux sociaux jouent ici un rôle particulier. Je vois beaucoup de gens fragilisés, précarisés, qui restent à la maison et consomment les réseaux sociaux de manière tout à fait excessive. Ils ont accès à des informations anxiogènes, des choses effrayantes sur le covid et les vaccins. Dès lors, ils prennent peur, préfèrent attendre avant de se faire vacciner par exemple… Le dialogue, ici, est primordial.

On entend souvent que la prise en charge de la santé mentale est un luxe, et que quand on se bat pour nourrir sa famille, on néglige ces aspects…

Bien entendu. Il y a là un cercle vicieux… Les médicaments anxiolytiques ne sont pas remboursés. De plus, ces traitements peuvent provoquer des addictions… Je préfère toujours administrer des remèdes naturels, mais ils sont encore plus chers, et pas remboursés non plus. En tant que médecins, on peut voir dans notre système informatique quand les gens ne vont pas chercher le médicament prescrit… C’est souvent pour des questions d’argent.

De plus, quand la situation sociale n’est pas bonne, c’est difficile d’avouer qu’on a des difficultés mentales. Je constate que les personnes en situation de fragilité viennent me voir pour autre chose, pour des douleurs… C’est notre rôle d’aller au-delà des symptômes qui sont présentés par le patient. On doit creuser un peu, poser des questions, voir ce qui a changé, au travail, à la maison. Ce public ira plus spontanément vers son médecin de famille que vers un psychologue. Encore une fois, parce que c’est cher. Le report des soins, c’est quelque chose de réel. Beaucoup de gens ont négligé leur santé mentale pendant cette crise.

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