Face à l’extrême droite, refaire l’expérience du « nous »

Face à l’extrême droite, refaire l’expérience du « nous »

Les scores obtenus par l’extrême droite allemande aux élections régionales en Saxe-Anhalt, le 6 septembre, glacent le sang. Comment les expliquer ? Et surtout, comment lutter contre cette progression ? Des questions qui étaient précisément au cœur d’une conférence organisée au Festival Les Solidarités. Pour l’autrice française Lumir Lapray, le dialogue est nécessaire, mais il ne suffira pas. Face à une extrême droite qui prospère sur l’isolement et la mise en concurrence, la réponse passe aussi par l’expérience concrète du collectif. Et sur ce terrain, le syndicalisme a une carte essentielle à jouer.

Au Festival Les Solidarités, la musique n’était pas seule au programme. Le festival accueillait cette année Le Phare, un nouvel espace consacré aux rencontres et aux débats autour des enjeux de société. Parmi les questions mises en discussion : « Comment parler avec ses proches séduits par les idées d’extrême droite ? »

Face au public : Lumir Lapray, politologue, activiste rurale et autrice de Ces gens-là, Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer et de S’organiser. Reprendre le pouvoir, mode d’emploi, et Jérôme Van Ruychevelt, de la Fondation Ceci n’est pas une crise.

Une heure de discussion autour d’une question qui dépasse rapidement le cercle familial : comment faire reculer les idées d’extrême droite ?

De qui parle-t-on ?

Il n’existe évidemment pas de portrait-robot de l’électeur d’extrême droite. Mais Lumir Lapray retrouve, dans les campagnes françaises comme dans les régions rurales américaines où elle a étudié le vote Trump, certains traits récurrents : peur du déclassement, isolement social, faible mobilité, recul des services publics et des lieux de sociabilité, sentiment d’abandon ou de mépris.

L’actualité allemande fait écho à ce constat. En Saxe-Anhalt, Land de l’ancienne Allemagne de l’Est marqué par le vieillissement démographique et plusieurs décennies de transformations économiques et sociales, l’AfD vient de recueillir 43,8 % des voix, plus du double de son score de 2021. Des contextes très différents, donc, mais une question commune : que se passe-t-il politiquement lorsque des territoires et leurs habitants ont le sentiment de ne plus compter ?

Comprendre n’est pas excuser

Première distinction : pour la politologue, il ne faut pas essayer de convaincre tout le monde.

Lumir Lapray ne cherche pas le dialogue avec les militants d’extrême droite déjà convaincus, dont le rapport au monde est structuré par le racisme ou le sexisme. Elle s’intéresse plutôt à celles et ceux dont le rapport au vote d’extrême droite reste fluctuant : des proches qui ont voté RN, envisagent de le faire ou se montrent réceptifs à certaines de ses idées.

Dialoguer ne signifie pas pour autant laisser passer. Face à un propos raciste, antisémite ou sexiste, elle marque son désaccord. Mais elle interroge ensuite : pourquoi penses-tu cela ? L’as-tu vécu ? D’où vient cette conviction ?

L’objectif n’est pas de gagner le débat ou de faire la leçon, mais de comprendre le cheminement de son interlocuteur. Et, surtout, de l’écouter. « Un camarade syndicaliste, un vieux de la vieille, m’a dit que j’avais deux oreilles et une bouche et qu’il fallait les utiliser dans cette proportion. »

Comprendre n’est donc ni acquiescer ni excuser. C’est chercher, derrière une opinion que l’on combat, le rapport au monde qui lui permet de s’installer. Pour pouvoir ensuite le mettre en question.

Quand la concurrence devient une expérience quotidienne

La concurrence n’est pas seulement une idéologie. Dans de nombreuses régions, elle est une expérience quotidienne. Quand il n’y a que quelques CDI à décrocher parmi des dizaines d’intérimaires, les travailleurs sont effectivement mis en concurrence. Si les logements accessibles manquent, obtenir un logement peut signifier que quelqu’un d’autre ne l’aura pas. Si le médecin ne peut recevoir que trente patients, le trente-et-unième restera sans rendez-vous.

Dans cet univers de rareté, l’idée selon laquelle « si l’autre obtient quelque chose, c’est autant que je n’aurai pas » finit par sembler relever du bon sens.

Le néolibéralisme affirme que chacun doit se débrouiller seul. L’extrême droite ajoute que certains « autres » constituent une menace. Et les deux récits peuvent finir par se renforcer.

Face à cela, Lumir Lapray ne croit plus beaucoup à la seule puissance du contre-discours :


« On n’a ni l’argent ni l’empire médiatique, mais on a le réel. »

— Lumir Lapray, Autrice française

Faire l’expérience de la solidarité

Dire la solidarité est une chose. En faire l’expérience en est une autre.

« Dire la solidarité, c’est bien, ce n’est pas la même chose qu’expérimenter une caisse de grève », explique Lumir Lapray.

C’est précisément là que le syndicalisme peut produire quelque chose qu’une discussion réussie ne peut pas produire seule : permettre de constater concrètement que son intérêt individuel dépend aussi de l’action collective.

Pour Lapray, l’extrême droite brouille les cartes en faisant croire que des personnes qui ont très peu de pouvoir – migrants, allocataires sociaux, fonctionnaires… – sont responsables de nos problèmes, plutôt que ceux qui concentrent réellement le pouvoir économique, médiatique et politique.

L’action collective peut clarifier ces rapports.

Sur un piquet, le collègue dont l’origine, la religion ou les opinions semblaient nous séparer peut être celui qui se tient à nos côtés. Tandis que le sympathique manager avec lequel on boit un café tous les matins reste celui qui représente la direction lorsqu’un conflit éclate. Pour le dire crûment : on a souvent davantage d’intérêts communs avec un collègue musulman qu’avec son propre patron.

Cela ne fait évidemment disparaître aucun préjugé par magie. Mais l’accumulation de ces expériences peut progressivement changer la manière dont chacun identifie ses alliés et ses adversaires.

Et en Belgique ?

Cette réflexion interpelle forcément le mouvement syndical belge. La Belgique conserve une syndicalisation de masse, des organisations syndicales puissantes et une concertation sociale fortement institutionnalisée. L’extrême droite y reste par ailleurs beaucoup plus faible qu’en France. Lumir Lapray souligne notamment l’importance du cordon sanitaire médiatique.

Mais elle introduit une distinction qui peut aussi nous interroger : être syndiqué signifie-t-il nécessairement être organisé ? « Mobiliser, c’est prendre des gens qui sont déjà convaincus d’un truc et leur faire faire quelque chose. » Organiser suppose davantage : construire des relations entre des personnes qui partagent des conditions matérielles d’existence et leur permettre de découvrir le pouvoir qu’elles peuvent exercer ensemble.

On peut donc bénéficier de droits négociés collectivement, être défendu par son syndicat et participer à des manifestations sans avoir soi-même construit une revendication et un rapport de forces avec ses collègues.

Pour Lumir Lapray, le risque apparaît lorsque le rapport au syndicat devient essentiellement individuel, celui d’un affilié qui s’adresse à une organisation pour obtenir un service. Or « le syndicat, ce n’est pas une infrastructure, c’est les gens. »

« Le syndicat, ce n’est pas une infrastructure, c’est les gens.»

Lumir Lapray, autrice française

L’institutionnalisation constitue pourtant aussi une force : les syndicats belges disposent de droits et de moyens importants et leur rôle dans le paiement des allocations de chômage représente lui-même, souligne-t-elle, un pouvoir concret. Mais l’institution ne peut remplacer les liens entre les membres : « Le seul pouvoir qui tient, c’est le lien, c’est la relation entre les gens. »

La bataille du « nous »

L’extrême droite ne propose pas seulement des boucs émissaires. Elle répond aussi à un besoin d’appartenance en construisant un « nous » fondé sur l’identité et l’exclusion d’un « eux ».

Le syndicalisme peut lui opposer un autre « nous », construit autour de ce que les travailleurs et les travailleuses partagent et de ce qu’ils peuvent accomplir ensemble.

À la question de savoir si le combat contre l’extrême droite est aussi une bataille pour déterminer qui nous incluons lorsque nous disons « nous », Lumir Lapray répond sans hésiter : « C’est même sans doute LA bataille. »

Une conclusion qui résonne particulièrement aux Solidarités : après tout, décider qui nous incluons dans ce « nous », c’est aussi décider jusqu’où s’étend notre solidarité.

Léonard Pollet
Rédacteur, Syndicats Magazine à FGTB |  Plus de publications

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Lire aussi x