Travailler moins pour travailler tous

Travailler moins pour travailler tous

Cette année, en Belgique, on célèbre les 100 ans de la Journée des 8 heures. Une victoire historique qui, aujourd’hui, est mise à mal. De réforme en réforme, le temps de travail s’étire, s’additionne, s’émiette, mais ne se répartit pas équitablement. Il y a celles et ceux qui ne trouvent pas d’emploi. D’autres qui sont coincée·e·s dans un temps partiel non souhaité. Et d’autres enfin qui font « des heures impossibles », au détriment de leur vie de famille, de leur bien-être et de leur santé. Au nom de la sacrosainte flexibilité.

Il est temps de reconsidérer ce temps de travail. Dans les faits, les « 38h/semaine » sont un mythe. Entre les temps pleins, les temps partiels, les contrats flexibles et autres, la moyenne prestée par semaine en Belgique est de 30 heures. Le taux d’emploi est artificiellement gonflé par des jobs précaires, et le pouvoir d’achat est en berne. La période actuelle ne fera qu’accélérer ce processus.

Travailler moins: le sens de l’Histoire

Travailler moins pour travailler tous. C’est le sens du progrès social. Le sens de l’Histoire. C’est une revendication historique du mouvement ouvrier qui a permis, au fil du temps, d’alléger les horaires, de conquérir des congés payés… mais aussi de réduire le chômage par une meilleure répartition du travail. La réduction collective du temps de travail crée de l’emploi ! Créer de l’emploi, c’est évidemment booster la consommation intérieure, et ça, c’est bon pour l’économie. La RCTT, ce n’est pas une formule de confort pour celles et ceux qui peuvent se permettre de travailler moins. Tout comme la fiscalité, c’est un moyen de partager les richesses.

Un monde plus humain

La crise du Coronavirus nous a fait rêver d’un monde nouveau. Un monde revu, non pas selon les lois du marché, mais selon celles de l’humain, d’un retour à l’essentiel. Le virus vient avec son lot de conséquences : sanitaires, mais aussi sociales et économiques.
Chômage, faillites pour les uns, heures supplémentaires et épuisement pour les autres. D’aucuns diront qu’il est inopportun de parler de réduction collective du temps de travail aujourd’hui. Et pourtant. Il est temps de mieux répartir le travail, pour permettre au plus grand nombre de se remettre sur pieds. Pour permettre aussi, une respiration bien nécessaire, un plus bel équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

Ils l’ont dit !

Les victoires sociales ont toutes commencé par être des revendications dites irréalistes. Les congés payés, le repos hebdomadaire, la semaine des 8 heures : autant de concepts décrits comme utopiques par les patrons. Et pourtant nous y sommes.

Il importe, en raison de la crise que nous traversons, d’agir vite. Le remède ne pourra être obtenu que par des journées
de travail de plus longue durée.

Fernand Thiébaut, sénateur catholique, à propos de la journée des 8h en 1921.

Nous attirons votre attention sur les graves conséquences qu’auraient à subir nos industries si la loi venait à être appliquée. Vous le savez la main d’œuvre, ici, est exigeante et hors de prix. Avec seize heures nous tenions à peine.
Quatorze heures précipiteraient les faillites.

Le patronat lyonnais suite au passage de la journée de travail de 16 à 14h, en 1848.

On fait croire aux travailleurs que la réduction de la journée de travail permettra d’occuper un plus grand nombre de pauvres et de résoudre le problème du chômage. Il n’existe pas de pire aberration. Elle conduit à l’arrêt, puis à la fermeture de l’atelier. On pensait donner du travail mais on crée le chômage qu’on voulait éviter.

Une fédération patronale, à propos de la journée des 8 heures, en 1919.

Qui va payer?

Alors, travailler moins avec le même salaire, c’est rêver éveillé ? Pas vraiment, si l’on accepte de repenser la manière dont les richesses sont réparties. Et que l’on se donne pour objectif de fournir un emploi convenable au plus grand nombre. Un objectif politique en soi.
On le sait, et on le voit encore aujourd’hui : les salaires sont bridés. Le patronat s’accroche à une marge ridicule, tandis qu’il s’appuie sur la loi sur la norme salariale pour justifier cette politique d’austérité. Parallèlement, la part réservée aux actionnaires ne fait que gonfler, et nombreux sont les secteurs qui ont continué à faire de plantureux bénéfices. C’est le jeu de vases communicants de l’économie. Le Capital y gagne quand les travailleurs y perdent.

Et le progrès social n’est possible que si la tendance s’inverse. Si l’on veut rétablir un équilibre entre le capital et le travail, la réduction collective du temps de travail est un levier parfait, qui peut engendrer un cercle vertueux pour l’économie en créant jusqu’à 300.000 emplois selon certaines études*. Mais cela suppose des choix budgétaires orientés, des incitants et une politique volontariste.

Il serait stupide de ne pas repenser le système d’aides aux entreprises — qui existe de toute façon — afin de soutenir une véritable réforme du temps de travail. Aujourd’hui, des milliards de subsides salariaux et de réductions de cotisations sociales sont alloués aux entreprises sans grand effet sur la création nette d’emplois. Pourquoi ne pas en réorienter une partie vers le financement de la réduction collective du temps de travail, sans perte de salaire, avec embauche compensatoire ? Dans ce cadre, le financement alternatif de la sécurité sociale pourrait mettre davantage à contribution les revenus du capital.

*Philippe Defeyt, économiste, institut IDD – janvier 2016.

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