Un édito de Hillal Sor, Secrétaire général des Métallos FGTB
La réforme du chômage qui se met aujourd’hui en place est présentée comme une mesure de « bon sens ». Il s’agirait, nous dit-on, de « responsabiliser », d’« activer », de « remettre à l’emploi ». Derrière ces formules technocratiques, la réalité est tout autre : un durcissement des conditions d’accès, une limitation dans le temps des droits, et à la clé, des dizaines de milliers de personnes exclues du système. Des femmes et des hommes qui, du jour au lendemain, se retrouveront sans revenu.
Il faut mesurer ce que cela signifie concrètement. Perdre ses droits au chômage, c’est ne plus pouvoir payer son loyer, devoir renoncer à des soins, dépendre de solidarités fragiles, basculer dans la précarité. Et contrairement au discours dominant, ces personnes ne sont pas des « assistés » qui refuseraient de travailler. Elles sont, pour l’immense majorité, des travailleurs et travailleuses privés d’emploi, souvent après des parcours déjà marqués par la précarité, les contrats courts, les restructurations ou les licenciements.
Mais pour comprendre cette réforme, il faut aller au-delà des effets immédiats. Il faut interroger les choix politiques.
Pourquoi la droite s’acharne-t-elle sur les chômeurs ? Parce que c’est une stratégie consciente de division du monde du travail. En désignant les chercheurs d’emploi comme des « profiteurs », en laissant entendre qu’ils coûteraient trop cher à la collectivité, on construit un ennemi intérieur. On installe l’idée que le problème ne serait pas la répartition des richesses injuste, nos salaires qui s’envolent dans les poches des actionnaires à coups de dividendes, ni les logiques d’accumulation du capital, mais le comportement de celles et ceux qui sont déjà les plus fragilisés.
Ce discours n’est pas nouveau. Il revient à chaque période de crise. Et il poursuit toujours le même objectif : opposer les travailleurs entre eux. D’un côté, ceux qui auraient un emploi et qui « paieraient » ; de l’autre, ceux qui en seraient privés et qui « profiteraient ». Cette opposition est profondément mensongère. Elle nie une évidence fondamentale : les chômeurs ne sont pas en dehors du monde du travail, ils en font pleinement partie. Ils en sont même une composante structurelle, produite par le fonctionnement même du système économique.
Car le chômage n’est pas un accident. Il est le résultat de choix économiques : délocalisations, automatisation sans redistribution,
flexibilisation du travail, recherche permanente de rentabilité à court terme. Pointer du doigt les chômeurs, c’est donc masquer les
véritables responsabilités.
Et pendant que l’attention est détournée, d’autres réalités passent sous silence : les profits records de certaines entreprises, les dividendes versés aux actionnaires, les mécanismes d’optimisation et d’évasion fiscale qui privent les finances publiques de ressources considérables. Là se trouve le véritable coût pour la société. Mais cela, la droite et le patronat préfèrent ne pas en parler.
Céder à ce discours, c’est tomber dans un piège redoutable. C’est accepter de se battre entre nous, entre travailleurs. C’est fragmenter notre classe sociale. Et c’est précisément ce que recherchent celles et ceux qui ont intérêt à maintenir le rapport de force en leur faveur.
Car il faut être clair : s’attaquer aux chômeurs cache une stratégie.
Affaiblir l’assurance chômage, c’est affaiblir l’ensemble du monde du travail. Ce système n’est pas une « aide » accordée à quelquesuns, c’est un droit collectif conquis par les luttes. Un filet de sécurité qui protège chacun face aux aléas du marché du travail. Le remettre en cause, c’est rendre chaque travailleur et travailleuse plus vulnérable.
Sans ce filet, le rapport de force se renverse encore davantage en faveur des employeurs. La peur de perdre son emploi devient plus forte, plus paralysante. Et cette peur pousse à accepter l’inacceptable : des salaires plus bas, des conditions de travail dégradées, des contrats toujours plus précaires.
C’est bien là l’objectif profond de la réforme : non pas réduire le chômage, mais rendre les travailleurs plus dociles. Créer un climat d’insécurité permanente pour tirer vers le bas l’ensemble des conditions de travail et de rémunération.
C’est pour cela que cette attaque nous concerne toutes et tous. Que l’on soit aujourd’hui en emploi, en formation ou en recherche d’emploi, nous sommes tous concernés. Parce que chacun peut, à un moment donné, se retrouver sans travail. Et parce que les droits des uns conditionnent les droits des autres.
Face à cette offensive, il n’y a pas d’autre voie que celle de l’unité. Refuser les divisions, refuser les oppositions artificielles. Réaffirmer que nous appartenons à un même camp : la classe travailleuse.
Construire le rapport de force, c’est se reconnaître comme ayant des intérêts communs. Et agir en conséquence.
La mobilisation du 12 mai s’est inscrite dans cette perspective. C’était un moment pour dire collectivement que nous refusons d’être divisés. Un moment pour porter une autre vision de la société. Une société où la solidarité prime sur la stigmatisation. Où
les richesses produites par le travail sont redistribuées de manière juste.
Face aux attaques, notre force reste la même : nous organiser, nous unir, et lutter. Non pas chacun de notre côté, mais ensemble. Parce que c’est seulement ainsi que nous pourrons inverser le rapport de force et imposer d’autres choix.
