Extrême droite et technofascisme : comprendre les nouvelles menaces

Extrême droite et technofascisme : comprendre les nouvelles menaces

À l’occasion de son Comité fédéral du 19 mars, le SETCa a pris le temps de revenir sur deux phénomènes qui traversent aujourd’hui nos sociétés et qui interrogent directement le monde du travail : la montée de l’extrême droite et l’émergence d’un nouveau pouvoir technologique qualifié de « technofascisme ».

La journée a été introduite par Bert Engelaar, Président de la FGTB. Ce dernier a dressé un état des lieux de l’actualité politique et syndicale. Dans un contexte marqué par de nombreuses incertitudes et par des réformes qui interrogent profondément le monde du travail, cette intervention a permis de rappeler les priorités du mouvement syndical.

Dans la continuité de ces échanges, deux thématiques majeures ont été abordées : la montée de l’extrême droite et l’émergence d’un nouveau pouvoir technologique qualifié de « technofascisme ». Pour alimenter la réflexion, deux intervenants sont venus apporter leur éclairage : Benjamin Biard, chercheur au CRISP et spécialiste de l’extrême droite, et Jurgen Masure, historien, philosophe et camarade de la FGTB qui a écrit un livre intitulé « De Macht achter IA, wat mannen als Musk en Bezos echt willen » (Le pouvoir derrière l’IA : ce que veulent vraiment les hommes comme Musk et Bezos).

L’extrême droite : une idéologie structurée

Pour Benjamin Biard, l’extrême droite ne se résume pas à quelques slogans ou à des postures politiques. Elle repose sur un socle idéologique clair, que l’on peut résumer en trois éléments fondamentaux.

D’abord, une vision profondément inégalitaire de la société, qui remet en cause l’égalité entre les individus. Ensuite, un projet nationaliste, qui valorise l’exclusion plutôt que l’inclusion. Enfin, un programme d’action radical qui met sous tension les principes démocratiques, en fragilisant l’État de droit, l’équilibre des pouvoirs et le respect des droits fondamentaux

Pourquoi une telle progression ?

La montée de l’extrême droite observée dans de nombreux pays ne s’explique pas par une seule cause. Elle résulte d’un ensemble de facteurs qui se combinent.

Il y a d’abord un vote d’adhésion à certaines idées, notamment sur les questions d’immigration ou de sécurité. Ce soutien est souvent renforcé par des contextes de crise, qu’ils soient économiques, sociaux ou sécuritaires.

À cela s’ajoute une défiance croissante vis-à-vis de la démocratie représentative. Une partie des citoyens ne se reconnaît plus dans le fonctionnement des institutions et se tourne vers des formations qui se présentent comme des alternatives radicales.

Enfin, l’extrême droite développe ses propres stratégies pour élargir son audience. Cela passe par la diffusion de fausses informations (fake news), mais aussi par des stratégies de normalisation de son discours, visant à le rendre plus acceptable et à toucher un public plus large. La banalisation de certaines de ses idées, y compris dans le débat public et médiatique, joue également un rôle important.

Le rôle du cordon sanitaire

En Belgique francophone, un dispositif spécifique vise à limiter la visibilité de ces discours : le cordon sanitaire médiatique. Celui-ci consiste à ne pas offrir de tribune directe aux représentants de partis liberticides, notamment d’extrême droite, dans les médias audiovisuels.

Ce mécanisme reste relativement unique et contribue à maintenir l’extrême droite dans une position marginale. Toutefois, son efficacité est aujourd’hui partiellement contournée par les réseaux sociaux, qui permettent de diffuser des messages sans passer par les canaux traditionnels de l’information.

Une nouvelle forme de pouvoir : le technofascisme

Un autre phénomène émerge, plus discret mais tout aussi préoccupant : celui du pouvoir croissant des grandes entreprises technologiques.

Jurgen Masure parle à ce sujet de « technofascisme ». Il décrit un monde dans lequel une poignée d’acteurs, les « techbros » (les frère de la tech), concentrent des ressources financières colossales et développent des visions du monde parfois radicales.

Ces visions peuvent aller de fantasmes d’immortalité humaine à une conception de l’entrepreneur tout-puissant, appelé à dominer les marchés et à imposer ses décisions. Ce pouvoir ne se limite pas à l’économie. Il s’étend à la manière dont l’information circule, dont les comportements sont influencés et dont les sociétés se structurent.

Des figures emblématiques d’un pouvoir global

Pour illustrer ce phénomène, Jurgen Masure s’appuie sur plusieurs figures bien connues, comme Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou encore Peter Thiel.

Chacun incarne une facette de ce pouvoir. Amazon symbolise la domination économique, les réseaux sociaux contrôlent l’accès à l’information, tandis que certaines entreprises technologiques développent des outils mêlant intelligence artificielle et surveillance.

Ces exemples permettent de rendre le phénomène plus concret, mais il s’inscrit dans une dynamique plus large et structurelle. Il ne s’agit pas seulement de personnalités influentes, mais d’un système où technologie, pouvoir économique et idéologie se renforcent mutuellement.

Une influence qui dépasse les frontières

Si ces acteurs sont principalement américains, leurs effets se font sentir bien au-delà des États-Unis. Les idées circulent, les modèles s’exportent et les technologies sont utilisées quotidiennement en Europe. Certaines propositions politiques européennes s’inspirent déjà de ces logiques, notamment en matière de surveillance ou de contrôle des populations. Dans le même temps, les citoyens européens dépendent largement des technologies développées par ces grandes entreprises.

L’Europe dispose toutefois de certains outils de régulation, comme le RGPD ou les législations sur les plateformes numériques. Mais ces protections restent insuffisantes face à l’ampleur des transformations en cours. Jurgen Masure plaide pour que le citoyen européen soit un vrai acteur dans ce développement de la technologie et non un simple consommateur.

Le rôle des travailleurs et des syndicats

Dans ce contexte, les travailleurs et travaileuses s’organisent. Aux États-Unis notamment, des mobilisations émergent au sein même des entreprises technologiques.

Des initiatives syndicales voient le jour, parfois de manière discrète, pour contester certaines orientations ou pratiques. Des travailleurs se mobilisent contre des projets liés à la défense ou à la surveillance, refusant de participer à des développements qu’ils jugent contraires à leurs valeurs. Ces mouvements montrent que, même dans les secteurs les plus puissants, des formes de résistance existent. Ils rappellent également le rôle fondamental des syndicats en tant que contre-pouvoir.

Une vigilance syndicale plus nécessaire que jamais

Ce que ces deux thématiques révèlent, c’est que les menaces qui pèsent aujourd’hui sur nos sociétés prennent des formes multiples, mais convergent vers un même risque : celui d’un affaiblissement de la démocratie et des droits sociaux.

Qu’il s’agisse de la montée de l’extrême droite ou de la concentration du pouvoir dans les mains des grandes entreprises technologiques, les conséquences sont similaires. Ce sont les travailleurs et travailleuses, et en particulier les plus fragilisés, qui en subissent les effets en premier lieu.

Dans ce contexte, le rôle du mouvement syndical est central. Il constitue un contre-pouvoir indispensable face à des forces qui tendent à concentrer le pouvoir, qu’il soit politique, économique ou technologique.

Plus que jamais, il s’agit de défendre une société fondée sur la solidarité, l’égalité et le respect des droits fondamentaux. Une société dans laquelle la technologie reste au service des citoyens et citoyennes et où les dérives autoritaires, quelles que soient leurs formes, sont combattues collectivement.

Organiser la résistance

En conclusion du Comité fédéral, la Présidente du SETCa, Myriam Delmée, a rappelé avec force le rôle essentiel du mouvement syndical dans le contexte actuel.

Elle a souligné que nous constituons une véritable alternative, dans un paysage politique où les équilibres sont fragilisés, comme en témoigne notamment l’absence de femmes au sein du Gouvernement. Face à des discours simplistes qui confisquent le débat et empêchent toute réflexion de fond, elle a insisté sur la nécessité de s’inscrire dans un véritable marathon de résistance jusqu’aux prochaines échéances électorales de 2029. Ce combat devra se mener sur tous les terrains, car le mouvement syndical reste un contre-pouvoir indispensable.

Elle a également rappelé que les travailleurs ont un intérêt direct à défendre la paix, dans un contexte international marqué par les conflits. Cet engagement se traduira concrètement par une mobilisation dans les semaines à venir, notamment lors de la manifestation pour la paix du 14 juin.

Myriam Delmée et Johan Van Eeghem
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