« Plus les syndicats sont forts, moins l’extrême droite est présente. »

« Plus les syndicats sont forts, moins l’extrême droite est présente. »

« Si nous voulons lutter contre les idées extrémistes aujourd’hui, cela doit se faire au niveau européen. » C’est par ces mots que Bert Engelaar, président de la FGTB, a ouvert un séminaire consacré à la lutte contre l’extrême droite, organisé par la FGTB en décembre 2025. À cette occasion, des syndicalistes venus de toute l’Europe se sont réunis pour partager leurs expériences et confronter leurs analyses.

Bert Engelaar a entamé son intervention par un regard sur son propre pays, en évoquant le succès du parti Forza Ninove dans la région de la Dendre. « Depuis des années, cette région constitue un terrain fertile pour l’extrême droite, notamment en raison de la fermeture des usines et des bouleversements sociaux que cela a entraînés. Les gens s’appauvrissent et redoutent la prochaine facture. Ils pointent alors du doigt ‘l’étranger’ », explique le président de la FGTB. « Mais soyons réalistes. Même si la Belgique connaît l’un des taux de syndicalisation les plus élevés d’Europe, beaucoup de nos membres tombent dans le piège de l’extrême droite. »

Entre-temps, le tristement célèbre « plan en 70 points » de l’ancien Vlaams Blok (actuel Vlaams Belang) s’est normalisé et le cordon sanitaire instauré à l’époque en Flandre pour y faire barrage a, quant à lui, été rompu.

Mais qu’en est-il des autres pays européens ? Bien que chaque pays ait son propre contexte historique, les différences sont souvent moins importantes que les similitudes. Aux côtés de représentants syndicaux finlandais, autrichiens, espagnols, italiens, néerlandais et français et de plus de 160 participants, nous avons échangé sur la situation dans les différents pays.

Espagne : « la Transición » 

L’offensive syndicale espagnole contre l’extrême droite ne peut être décrite sans tenir compte du passé fasciste du pays. Jesús Gallego García, de l’UGT (Union Générale des Travailleurs), pointe l’absence de justice transitionnelle après la mort du dictateur Franco et explique combien ce passé n’a jamais été réellement soldé. « Pendant des années, nous n’avons pas eu de grand parti fasciste. Mais c’était parce que les fascistes étaient présents à tous les niveaux de la société : dans l’État, la justice, l’armée, mais surtout dans l’Église catholique », explique le syndicaliste espagnol.

Après la chute du régime franquiste, la transition démocratique – connue sous le nom de « la Transición » – était principalement construite autour de la réconciliation. Des responsables qui auraient dû être jugés ont été réintégrés dans la société, permettant à l’extrême droite de se maintenir sous la surface. C’est pourquoi l’UGT reste vigilante face au fascisme et à l’extrême droite.

Lors des élections de 2018, le parti d’extrême droite VOX, fondé seulement en 2013, a remporté une grande victoire. « Heureusement, peu de nos membres votent pour VOX. Notre tactique pour les en dissuader consiste principalement à dévoiler leur véritable nature », explique Jesús Gallego García. Une démarche qui révèle avant tout l’imposture de leur prétendu discours social.


« Ils votent systématiquement contre l’amélioration des pensions et contre l’extension d’autres droits sociaux. »

— Jesús Gallego García, UGT

Pays-Bas : radicalisme vs extrémisme

Chez nos voisins du nord, la FNV (Fédération néerlandaise des syndicats) observe une distinction nette dans les formes que prend la droite radicale et l’extrême droite. Selon Marjolijn Bulk, responsable des affaires européennes au sein du syndicat hollandais, l’extrême droite est fondamentalement antidémocratique, légitime la violence, sape l’État de droit et veut systématiquement restreindre les droits des minorités. « Le PVV répond à tous les critères d’un parti d’extrême droite », affirme la syndicaliste hollandaise.

Le danger avec cette dernière est qu’elle est plus subtile dans sa communication, ce qui lui permet d’influencer davantage le débat public. « L’extrême droite ne se combat pas avec des théories, mais avec des résultats syndicaux visibles qui améliorent la vie des gens ».

À l’opposé, ou plutôt à côté, se trouve la droite radicale. « Elle partage de nombreuses caractéristiques idéologiques avec l’extrême droite, mais se distingue par le fait qu’elle ne légitime pas explicitement la violence et ne rejette pas l’État de droit démocratique. Le parti JA21 s’inscrit dans cette catégorie, se présentant comme une formation conservatrice de droite. »

Italie : la Constitution sous le feu des critiques

Cap au sud, dans l’Italie de Giorgia Meloni. Berceau historique du fascisme, le pays entretient une relation historique avec les idéologies d’extrême droite. Nicoletta Grieco, responsable des affaires internationales de la CGIL (Confédération Générale Italienne du Travail), analyse les conditions ayant permis l’arrivée au pouvoir du parti Fratelli d’Italia : « Nous n’avons pas perdu les élections parce que les partis de droite étaient forts, mais parce que l’opposition était divisée et que le taux de participation était faible. », souligne-t-elle.

La syndicaliste alerte également sur les intentions du gouvernement actuel de réviser la Constitution italienne adoptée en 1948, après la Seconde Guerre mondiale et la chute de Mussolini, afin de rompre explicitement avec le fascisme. L’Italie est l’un des rares pays où le fascisme est explicitement interdit par la Constitution.

Face à cette offensive idéologique et institutionnelle, Nicoletta Grieco plaide pour un front syndical de gauche plus fort, y compris au niveau international.

« L’extrême droite est organisée à l’échelle internationale. Notre réponse doit l’être aussi »

Nicoletta Grieco, CGIL

France : lutte sociale

En matière de lutte contre l’extrême droite, la vision de la Confédération Générale du Travail (CGT) en France est sans ambiguïté : « L’extrême droite, c’est comme la gangrène. Quand elle est présente, on coupe. » La salle répond à la déclaration d’Emmanuel Vire par un tonnerre d’applaudissements. Fondée il y a plus de 130 ans, la CGT a mené des combats constants contre le racisme et les discriminations. Elle a joué un rôle central dans le Front populaire de 1936 et s’est durablement engagée dans les luttes décoloniales.

« L’extrême droite, c’est comme la gangrène. Quand elle est présente, on coupe. »

— Emmanuel Vire, CGT

Depuis une quinzaine d’années, la lutte contre le fascisme et l’extrême droite figure à nouveau en tête des priorités du syndicat français. Emmanuel Vire attribue cette réaffirmation à la popularité sans précédent du Rassemblement National (anciennement Front National), qui capte aujourd’hui entre 35 % et 40 % des voix dans les sondages.

Les trois i

 « Le parti a été fondé en 1972 par d’anciens membres de la SS. Sa normalisation débute dans les années 1980, lorsque son fondateur, Jean-Marie Le Pen, a été invité sur les grands plateaux télévisés. Depuis quatre décennies, ils tentent de rejeter la faute sur ‘l’autre’ et pointent du doigt les trois grands ‘I’, ‘insécurité, immigration et islam’, comme étant les dangers pour la société », poursuit le syndicaliste français. « Ils bénéficient aujourd’hui d’un large soutien des médias, notamment grâce à Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin, deux milliardaires qui influencent directement et indirectement le débat public », ajoute-t-il.

Face à cette dynamique, Emmanuel Vire insiste sur le rôle central du mouvement syndical. « Plus les syndicats sont forts, moins l’extrême droite est présente. Les travailleurs qui ne sont pas affiliés à un syndicat sont plus amènes à voter pour l’extrême droite. » Sur le plan stratégique, la CGT s’efforce donc d’apporter un soutien supplémentaire aux militants actifs dans les communes où l’extrême droite est au pouvoir. Il évoque également la nécessité de former des alliances et de tendre la main aux groupes antifascistes et aux jeunes. L’histoire montre que les droits sociaux ont toujours été obtenus par la lutte, et non accordés par le pouvoir. Pour le syndicaliste français l’antifascisme sans lutte sociale est une coquille vide.

Une alternative crédible

À la clôture du séminaire, la Secrétaire générale de la FGTB, Selena Carbonero Fernandez, fait écho aux points soulevés : « Pour lutter contre l’extrême droite, la gauche doit apporter des réponses concrètes aux problèmes de la population : des emplois dignes, de meilleurs salaires, des soins abordables et une éducation accessible et de qualité. C’est la seule façon d’éliminer les inégalités dans la société.

Les idéaux de la FGTB sont résolument incompatibles avec ceux de l’extrême droite », insiste-t-elle.

Plus de publications

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Lire aussi x