
Quel pourcentage de la population mondiale vivait en démocratie en 2024 ? La réponse est glaçante : à peine 28 %. Vingt ans plus tôt, en 2004, la moitié de l’humanité – 51 % – évoluait encore dans un régime démocratique, selon les données du V-Dem Institute. C’est avec cette question frontale que Stan De Spiegelaer, chercheur auprès de l’institut syndical ETUI, ouvre son ouvrage Mondige burger, stille werker? (Citoyen émancipé, travailleur silencieux ?). Rencontre.
Comment expliquer qu’en 2026 les sociétés démocratiques soient devenues minoritaires à l’échelle mondiale ? Notamment par la polarisation croissante du débat public, amplifiée par les médias sociaux et instrumentalisée par des forces politiques de droite et d’extrême droite, fragilise les équilibres démocratiques. Pour Stan De Spiegelaere, cependant, la réponse se situe là où nous passons la majeure partie de nos heures d’éveil : « sur notre lieu de travail. »
C’est le cœur de sa thèse. « Ce qui se vit au travail ne reste pas confiné derrière les grilles de l’usine. On le ramène à la maison, et cela résonne dans toute la société. Un management autoritaire façonne des travailleuses et travailleurs peu enclins à la démocratie. À l’inverse, un environnement professionnel ouvert à la participation nourrit des citoyennes et citoyens engagés. »
Le chercheur et écrivain plaide dès lors pour plus de démocratie sur le lieu de travail. L’objectif : appuyer l’émancipation démocratique du citoyen-travailleur. Plusieurs recherches montrent que cela renforce directement la « confiance politique » et augmente la disposition générale à s’organiser, se mobiliser, prendre la parole. En bref, participer à la démocratie.
Un avertissement ancien
De Spiegelaere évoque une citation du sénateur américain Robert Wagner en 1939, alors que l’Europe glissait à grande vitesse vers la guerre et le fascisme. « Je me tiens devant vous et convaincu que la sauvegarde de la démocratie politique est le plus grand défi auquel notre pays est confronté aujourd’hui. Faites des gens des esclaves dans les usines, et vous brisez le noyau même de la résistance à toute dictature politique », poursuit-il. Le message est limpide : il ne peut y avoir de démocratie solide dans la société sans démocratie sur le lieu de travail.
Wagner appelait à défendre cette démocratie en limitant la « liberté d’entreprise », précisément parce que les entreprises jouent un rôle déterminant dans la démocratisation de la société. Ce raisonnement se heurte à un réflexe dominant du débat actuel, qui brandit « l’entrepreneuriat libre » comme un dogme intangible. De Spiegelaere, lui, s’inscrit dans la pensée de Wagner et insiste sur l’importance de véritables « checks and balances » dans l’environnement de travail, ou autrement dit, sur l’instauration de véritables contre-pouvoirs.
La démocratie comme « verbe d’action »
Une étude publiée en 2018, fondée sur l’analyse de questionnaires complétés par plus de 14 000 travailleurs dans 27 pays européens, démontre que celles et ceux qui bénéficient de plus d’autonomie et d’un droit de regard sur leur lieu de travail votent davantage.
Ses thèses s’appuient sur des recherches académiques. Une étude publiée en 2018, fondée sur l’analyse de questionnaires complétés par plus de 14 000 travailleurs dans 27 pays européens, démontre que celles et ceux qui bénéficient de plus d’autonomie et d’un droit de regard sur leur lieu de travail votent davantage. Ils sont également plus enclins à signer des pétitions, participent plus souvent à des actions et manifestent un intérêt plus marqué pour la politique en général.
Le degré d’autonomie et de participation au travail dépende souvent du type d’emploi. Certains postes exigent l’application stricte de procédures, quand d’autres reposent sur la prise de décision autonome. Mais cela ne signifie pas que la démocratie s’impose automatiquement dans cette seconde catégorie. De Spiegelaere la décrit lui-même comme « désordonnée, lente et frustrante ». Et c’est précisément pour cela, selon lui, « qu’il faut des citoyennes et citoyens qui fassent plus que glisser un bulletin dans l’urne tous les quatre ans », lors des élections sociales.
Les travaux menés par Princeton University illustrent la rapidité avec laquelle ces dynamiques peuvent s’enclencher. Dans une expérience conduite à la fois dans une usine chinoise et dans un département d’une université américaine, les chercheurs ont divisé les équipes en deux groupes. Dans le premier, des réunions hebdomadaires permettaient aux travailleuses et travailleurs de s’exprimer librement, les managers étant tenus d’écouter sans intervenir. Le second groupe poursuivait son fonctionnement habituel. Au terme de six semaines seulement, des différences significatives apparaissaient : les personnes bénéficiant d’un espace d’expression se révélaient plus productives et manifestaient une plus grande disposition à l’engagement démocratique.
Le rôle des syndicats
Instaurer une véritable démocratie au travail ne peut reposer sur la seule bonne volonté managériale ni sur une écoute ponctuelle. L’autonomie individuelle, aussi importante soit-elle, ne suffit pas : la démocratie implique du collectif. C’est à ce niveau que Stan De Spiegelaere souligne le rôle central des syndicats. La démocratie au travail doit être « fondée sur des droits » — non comme une concession patronale, mais comme un cadre légal opposable et contraignant.
Ces droits prennent notamment forme à travers les conseils d’entreprise et les délégations syndicales. Stan De Spiegelaere estime pourtant qu’il reste, particulièrement en Belgique, une grande marge de progression concernant les conseils d’entreprise. Il les décrit comme des organes dotés de « peu de droits concrets », ce qui renforce selon lui la dépendance des travailleuses et travailleurs vis-à-vis de la dynamique de pouvoir interne à l’entreprise. À l’inverse, il cite les modèles néerlandais et allemand, où les conseils d’entreprise bénéficient de compétences plus larges en matière de consultation et de codécision.
La plus grande difficulté en Belgique se situe, selon lui, dans les petites entreprises, qui n’atteignent pas le seuil minimal de travailleuses et travailleurs requis pour mettre en place un conseil d’entreprise ou une représentation syndicale. Alors, comment organiser représentation et contre-pouvoir dans des équipes de moins de dix personnes ?
Technologie et contact humain
Quelles autres pistes explorer pour approfondir la démocratie au travail ? La technologie peut-elle, par exemple, favoriser la participation ? De Spiegelaere voit plusieurs possibilités : des conseils d’entreprise qui diffusent plus rapidement l’information via des applications ; des syndicats qui utilisent des enquêtes non seulement pour récolter des données, mais aussi comme outil d’organisation, de mobilisation et de construction du collectif.
Mais il met aussi en garde contre un risque : perdre l’aspect le plus humain de la démocratie, le contact social. Si l’indemnité de grève ne devient rien de plus qu’un simple code QR et que l’engagement se réduit à remplir un formulaire, l’action collective peut rapidement se transformer en démarche individualisée. Le délégué qui vient à votre rencontre et engage la discussion, crée du lien social, et ce lien-là n’est pas numérisable.
« Si l’indemnité de grève ne devient rien de plus qu’un simple code QR et que l’engagement se réduit à remplir un formulaire, l’action collective peut rapidement se transformer en démarche individualisée. «
La coopérative, voie royale ?
Dans un ouvrage consacré à la démocratisation de l’entreprise, la coopérative s’impose comme l’archétype du lieu de travail démocratique.
Pour illustrer un exemple concret, Stan De Spiegelaere cite l’expérience de l’entreprise belge Godin, fondée au XIXe siècle par André Godin. Godin prend rapidement conscience de la brutalité des conditions de travail imposées à la classe ouvrière. Son entreprise, spécialisée dans la fabrication de poêles en fonte, développe un modèle singulier d’organisation sociale autour du « familistère » : un vaste complexe d’habitations où les travailleurs vivent avec leurs familles et bénéficient d’équipements collectifs – école, bibliothèque, théâtre, piscine, buanderie, crèche.
Progressivement, l’entreprise est transférée aux travailleurs et devient, après la mort de son fondateur, une coopérative. Elle survivra près d’un siècle avant d’être reprise, à la fin des années 1960, par Le Creuset. Une longévité remarquable, supérieure à celle de nombreuses entreprises capitalistes « classiques ».

— Stan De Spiegelaere, Chercheur et écrivain
